DAKAR, 12 MAI 2026 (JVFE)–L’enquête concernant le marché d’armement de 45,3 milliards de F CFA, signé sous l’ancien régime sénégalais (Macky Sall), est un dossier judiciaire majeur caractérisé par des soupçons de malversations financières complexes.
Pour rappel,la création d’une commission d’enquête parlementaire sur le marché d’armement controversé d’un montant de 45 milliards de francs Cfa, c’est ce que souhaitait voir se concrétiser le député Babacar Ndiaye, membre du Groupe parlementaire Pastef/Les Patriotes.
Ce dernier avait d’ailleurs déposé, le 3 mars 2025, une résolution au niveau de la présidence de l’Assemblée nationale dans ce sens.
Le parlementaire «patriote» se posait la question sur la pertinence d’une telle acquisition pour un ministère chargé de la protection de l’Environnement, notamment avec l’arsenal prévu, «fusils d’assaut, munitions, véhicules blindés, drones», qui semble démesuré par rapport aux besoins des agents des Eaux et forêts, indique-t-on.
A cela s’ajoutait la polémique suscitée à propos du fournisseur choisi, «Petit Boubé», décrit comme «un homme d’affaires au passé trouble, visé par des mandats d’arrêt internationaux». Le fait qu’«aucun équipement n’a été livré, malgré l’énormité de la somme», constituait un autre point troublant pour le député membre du Groupe parlementaire Pastef. Babacar Ndiaye remettait en cause «la transparence du processus et pointait un éventuel détournement».
Mieux, le député Babacar Ndiaye estime que «seul le ministère des Forces armées était habilité à gérer un tel achat», qui aurait pu relever du «Secret Défense».
Ainsi, le député Ndiaye demandait des explications et appellait l’Assemblée nationale à faire toute la lumière sur cette affaire pour élucider, dit-il, «ces zones d’ombre».
Le marché d’armement controversé d’un montant de 45 milliards de francs Cfa a été signé en 2022 entre le ministère de l’Environnement et le marchand d’armes nigérien Aboubakar Hima, alias «Petit Boubé». Cette affaire a refait surface lors de la passe d’armes entre le Premier ministre Ousmane Sonko et le député «Takku Wallu Senegaal» Abdou Karim Sall, qui était à cette époque le ministre de l’Environnement.
Le 21 février dernier, lors de son passage à l’Assemblée nationale, le chef du gouvernement, Ousmane Sonko, avait réagi à une interpellation du député Abdou Karim Sall critiquant le régime pour «son manque de solutions» aux préoccupations des Sénégalais.
Une intervention de l’ex-ministre sous l’ancien régime que le Premier ministre avait mal prise. D’ailleurs, Ousmane Sonko n’avait pas manqué de lui faire une remarque acerbe. «C’est votre immunité parlementaire qui vous retient ici», avait dit le Premier ministre Ousmane Sonko, en guise de réplique au député Abdou Karim Sall.
Signé le 30 décembre 2021, ce marché concernait l’acquisition d’équipements de sécurité, de véhicules d’intervention et de matériel logistique pour le Ministère de l’Environnement (Eaux et Forêts).
Le marché a été passé avec la société Lavie Commercial Brokers-SUARL, créée à peine six semaines avant la signature du contrat, et liée au marchand d’armes nigérien Aboubacar Hima, dit “Petit Boubé”.
Arrestations et Développements Judiciaires (2025-2026)
- Arrestations : Débutée de manière plus intense en 2025, l’enquête a conduit à l’arrestation de plusieurs personnes, dont A. Loum, M. Seck et M. W. Sy, placés sous mandat de dépôt.
- Implication de hauts responsables : Des anciens hauts responsables, y compris au niveau du ministère, sont dans le collimateur de la justice.
- Plainte de l’AJE : L’Agence judiciaire de l’État (AJE) a déposé une plainte, agissant comme le bras armé de l’État pour récupérer les fonds détournés.
Suite à la plainte de l’Agent judiciaire de l’État (AJE), deux intermédiaires ont été inculpés et envoyés en prison (mandat de dépôt). L’instruction est actuellement menée par le 3e cabinet financier.
La justice vise désormais l’homme d’affaires surnommé “Petit Boubé”. Le parquet financier a demandé son arrestation internationale. Il est soupçonné d’avoir utilisé une société écran pour un système de rétrocommissions (pots-de-vin) détecté par la Centif.
Le dossier prend une dimension supérieure car un ancien ministre est mis en cause. Puisqu’il s’agit d’un ancien membre du gouvernement pour des faits commis dans l’exercice de ses fonctions, son volet a été transmis à la Haute Cour de Justice, seule juridiction habilitée à le juger.
Voici les précisions sur le rôle de la Centif et le fonctionnement de la Haute Cour de Justice dans le cadre de cette enquête :
La Cellule nationale de Traitement des Informations financières (CENTIF) est le “cerveau” financier de l’enquête. Son rôle a été de tracer l’argent après la signature du contrat en décembre 2021.
La Centif a repéré que sur les 45 milliards de F CFA du contrat, une avance de 34 milliards a été versée à la société Lavie Commercial Brokers.
Elle a documenté des mouvements de fonds opaques, notamment plus de 3 milliards de F CFA ayant transité par des sociétés liées à “Petit Boubé” (TSI et Eurocockpit) avant d’être envoyés à l’étranger ou retirés en espèces.
Une fois ces preuves de blanchiment et de corruption réunies, la Centif a transmis un rapport au Procureur de la République, ce qui a déclenché l’ouverture des informations judiciaires.
Cette juridiction spéciale est activée car l’affaire touche un ancien ministre (les noms de Abdou Karim Sall et Abdoulaye Daouda Diallo ont été cités par certains médias comme signataires du contrat).
Selon la Constitution sénégalaise, les ministres ne peuvent être jugés par des tribunaux ordinaires pour des actes commis dans l’exercice de leurs fonctions. Seule la Haute Cour de Justice est compétente.
Elle est composée de 8 juges titulaires qui sont des députés élus par l’Assemblée nationale. Elle est présidée par le Premier président de la Cour suprême.
L’Assemblée nationale doit d’abord voter une résolution de mise en accusation à la majorité qualifiée. Une fois le dossier transmis, une commission d’instruction (formée de magistrats) examine les preuves avant un éventuel procès.
Qui est “Petit Boubé” ?
Aboubacar Hima, plus connu sous le pseudonyme de “Petit Boubé”, est un homme d’affaires nigérien spécialisé dans le courtage d’armement en Afrique de l’Ouest.
Avant le Sénégal, son nom a été cité dans plusieurs affaires majeures de détournements de fonds liés à l’armée au Niger et au Nigeria.
Il fait déjà l’objet de mandats d’arrêt internationaux émis par d’autres pays pour des faits similaires.
Il est réputé pour sa capacité à s’introduire dans les cercles de pouvoir présidentiels pour obtenir des contrats d’armement opaques, souvent surfacturés ou portant sur du matériel non livré.
Le système des “sociétés écrans”
L’enquête de la Centif a mis en lumière un “puzzle financier” complexe impliquant plusieurs entreprises connectées à Petit Boubé pour brasser les 45 milliards de F CFA :
| Société | Rôle présumé dans l’affaire |
| Lavie Commercial Brokers | Société créée à Dakar en novembre 2021, juste un mois avant de signer le contrat de 45 milliards. Elle a reçu une “avance” de 34 milliards sans traçabilité claire. |
| Technologie Service International (TSI) | Entreprise basée à Fann Résidence (Dakar). Elle a servi de réceptacle pour plus de 3 milliards de F CFA provenant des autres sociétés avant que l’argent ne soit retiré en espèces ou transféré à l’étranger. |
| Eurocockpit | Autre structure utilisée pour faire transiter des fonds suspects vers TSI, sans justificatifs valables selon les enquêteurs. |
L’enquête a révélé que des fonds ont été retirés sous prétexte de frais de dédouanement de conteneurs qui, après vérification par les autorités, n’ont jamais existé.
Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE


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