Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
DAKAR, 30 MAI 2026 (JVFE)–Peu d’hommes peuvent se targuer d’avoir incarné à eux seuls le destin, les espoirs et les ruptures d’une nation entière. En franchissant le cap mythique des 100 ans ce 29 mai 2026, Maître Abdoulaye Wade ne fait pas seulement mentir le temps ; il s’inscrit définitivement au Panthéon des géants africains, aux côtés des figures tutélaires qui ont sculpté la marche de notre continent.
Le centenaire de Maître Abdoulaye Wade marque l’entrée d’un géant politique africain dans l’éternité de l’histoire vivante. Né le 29 mai 1926 à Kébémer, le troisième président de la République du Sénégal célèbre ses 100 ans, un événement exceptionnel parrainé par le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye, qui unit toute la nation au-delà des clivages politiques.
Vingt-sept ans de fureur et de conquête
Avant d’être le président des grands chantiers, Abdoulaye Wade a été le maître incontesté de l’opposition sénégalaise. Pendant près de trois décennies, cet avocat brillant, agrégé en économie, a bravé les régimes de Léopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf. Fondateur du Parti démocratique sénégalais (PDS) en 1974, il a inventé une nouvelle grammaire politique basée sur le souffle populaire.
Son cri de ralliement, « Sopi » (le changement en wolof), a réveillé la conscience démocratique de la jeunesse. À travers les marches, les procès et les exils, Wade a forgé le modèle de résilience qui fait aujourd’hui la fierté de la démocratie sénégalaise. L’alternance historique de l’an 2000 reste, à ce jour, le chef-d’œuvre de sa longue marche.
Le bâtisseur aux ambitions pharaoniques
Arrivé au pouvoir à 74 ans, là où d’autres songent à la retraite, Wade a gouverné avec l’énergie d’un jeune homme pressé. Son magistère (2000-2012) a profondément transfiguré le visage du Sénégal. On lui doit le désenclavement infrastructurel de Dakar, l’essor des autoroutes, et des projets d’envergure comme l’Aéroport International Blaise Diagne (AIBD).
Grand théoricien du Plan Oméga — qui donnera naissance au NEPAD — et fervent partisan des États-Unis d’Afrique, Wade a toujours vu grand pour son pays et pour son continent. Le Monument de la Renaissance Africaine, qui domine la corniche dakaroise, reste le symbole de sa vision : une Afrique debout, fière et décomplexée face au reste du monde.
L’art du compromis et la paix civile
Certes, l’histoire retiendra les tensions de la fin de son second mandat et les tumultes de la présidentielle de 2012. Mais la grandeur d’Abdoulaye Wade s’est aussi révélée dans sa chute politique. Le 25 mars 2012, avant même la proclamation officielle des résultats, il décroche son téléphone pour féliciter son successeur Macky Sall. Ce geste d’une élégance rare a préservé le Sénégal du chaos et lui a valu une stature de sage de la nation.
L’Héritage Économique : Le Libéralisme Social et les Grands Travaux
Économiste de formation (auteur d’une thèse de doctorat en économie), Abdoulaye Wade a appliqué au Sénégal une doctrine qu’il définissait comme le “libéralisme social”. Son approche a rompu avec l’austérité des plans d’ajustement structurel des années 1990 pour engager l’État dans des investissements massifs.
La politique des “Grands Travaux” (Infrastructures)
Wade considérait que le développement économique d’un pays passait impérativement par des infrastructures modernes.
- Désenclavement de la capitale : Construction de l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio (la première d’Afrique de l’Ouest).
- Grands projets structurants : Lancement du projet de l’Aéroport International Blaise Diagne (AIBD) et modernisation des axes routiers nationaux.
- Modernisation urbaine : Aménagement de la Corniche Ouest de Dakar et création de nouvelles universités régionales.
Le panafricanisme économique : Le Plan Oméga et le NEPAD
Wade refusait la dépendance exclusive de l’Afrique vis-à-vis de l’aide internationale traditionnelle.
- Le Plan Oméga : Conçu par Wade en 2001, ce plan visait à combler le retard de l’Afrique en matière d’infrastructures et d’éducation grâce à des investissements internationaux massifs gérés à l’échelle continentale.
- La fusion vers le NEPAD : Le Plan Oméga a fusionné avec le plan Millennium Partnership for the African Recovery Programme (MAP) de Thabo Mbeki et Olusegun Obasanjo pour donner naissance au NEPAD (Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique).
Les Case des Tout-Petits et la Goana
Sur le plan social et agricole, ses initiatives ont marqué les esprits, même si leurs résultats ont parfois été mitigés :
- La GOANA (Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance) : Lancée en 2008 face à la crise alimentaire mondiale, elle visait l’autosuffisance alimentaire, notamment pour le riz et le maïs.
- Les Cases des Tout-Petits : Un modèle d’éducation de la petite enfance combinant la nutrition, la santé et l’éveil, salué par l’UNESCO.
Le parcours d’Abdoulaye Wade se caractérise par une longévité exceptionnelle et une résilience unique face au pouvoir en place.
La création du PDS (1974) : L’avènement du multipartisme
En 1974, sous le régime de Léopold Sédar Senghor (qui gérait alors un système de parti unique de facto), Wade ose fonder le Parti Démocratique Sénégalais (PDS). Senghor accepte de légaliser le PDS sous l’étiquette d’un parti “travailliste/libéral”, amorçant ainsi l’ouverture démocratique du Sénégal vers un système à quatre partis.
Le statut de “Chef de l’Opposition” et les incarcérations
Pendant 26 ans, Wade mène une opposition frontale contre le régime socialiste (Senghor puis Abdou Diouf).
- Le “Pape du Sopi” : En 1988, lors d’une campagne présidentielle mémorable, il adopte le slogan Sopi (“changement” en wolof) et mobilise massivement la jeunesse urbaine.
- Les épreuves : Contestant régulièrement les résultats électoraux, il est arrêté et emprisonné à plusieurs reprises (notamment après les troubles post-électoraux de 1988 et l’assassinat du juge Babacar Sèye en 1993, affaires pour lesquelles il sera finalement blanchi ou amnistié).
- L’entrisme : Pour apaiser le climat social, il accepte par deux fois de participer à des gouvernements de majorité présidentielle élargie sous Abdou Diouf (1991-1992 et 1995-1998) en tant que Ministre d’État sans portefeuille.
L’historique Alternance de 2000
Le 19 mars 2000, soutenu au second tour par une large coalition d’opposants (le Front pour l’alternance – FAL), Abdoulaye Wade bat le président sortant Abdou Diouf avec 58,49 % des voix. C’est la première alternance politique pacifique de l’histoire du Sénégal indépendant.
La Constitution de 2001 et l’évolution du mandat
Dès son arrivée, il fait adopter par référendum la Constitution de 2001. Ce texte instaure le quinquennat (mandat de 5 ans) au lieu du septennat et limite le nombre de mandats présidentiels à deux. ironiquement, une révision ultérieure repassera au septennat pour son second mandat (2007-2012), créant de vifs débats juridiques sur sa légitimité à se représenter en 2012.
Aujourd’hui, l’hommage national que lui préparent les autorités sénégalaises les 4 et 5 juin 2026 transcende les partis. En saluant le centenaire de Abdoulaye Wade, le président Bassirou Diomaye Faye et le Premier ministre Ousmane Sonko célèbrent l’héritage d’un homme qui a rendu possible les alternances d’aujourd’hui.
Maître Abdoulaye Wade est notre histoire contemporaine. Un siècle de combats, de verbe, d’audace et de passion pour le Sénégal. Hommage au doyen, au bâtisseur, au “Vieux” qui n’a jamais cessé de rêver grand pour l’Afrique.
Nous apprenons avec Abdoulaye Wade
Sur la jeunesse : « Dis-moi quelle jeunesse tu as et je te dirai quel peuple tu seras. »
Sur l’Histoire : « Assumer l’histoire, quelle qu’elle soit. »
Sur le travail : « Il faut travailler, toujours travailler, encore travailler. »
Sur la politique : « Je préfère la jeunesse de mon pays aux milliards de l’étranger. »
Mais aussi « Être homme, c’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde. » (Antoine de Saint-Exupéry).
