Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
DAKAR, 02 NOVEMBRE 2026 (JVFE)—L’intelligence artificielle représente un moteur de révolution industrielle offrant un potentiel d’innovation inédit, tout en imposant de protéger rigoureusement le capital humain pour éviter un emballement technologique . Pour réussir cette transition, il est nécessaire d’équilibrer l’accélération de la productivité avec des mesures de requalification professionnelle et d’adaptation sociale
Lâchée au grand galop dans nos vies, l’intelligence artificielle impressionne autant qu’elle donne le vertige. Elle est ce cheval fougueux, magnifique de puissance brute, capable de franchir en quelques secondes des obstacles qui nous prenaient des décennies. Mais un étalon sans maître reste une force destructrice. Face à cette révolution, notre défi n’est pas d’inventer des machines plus rapides, mais de tenir fermement les rênes.
Elle rappelle que nous faisons face à une force brute, rapide et pleine de promesses, mais intrinsèquement imprévisible.
Tenir fermement les rênes de l’IA n’est pas une option, c’est une nécessité absolue pour éviter d’être dépassé par sa puissance. Voici pourquoi cette maîtrise est indispensable.
Un cheval au galop sans cavalier court à l’aveugle. De la même manière, l’IA progresse à un rythme exponentiel. Si nous ne cadrons pas son développement, cette vitesse peut amplifier des dérives à grande échelle :
- La désinformation de masse : Génération ultra-rapide de faux contenus (deepfakes, textes manipulés) indifférenciables de la réalité.
- Les biais algorithmiques : Sans contrôle, l’IA reproduit et amplifie les pires préjugés humains (discriminations à l’embauche, justice prédictive biaisée).
L’absence de boussole morale
Le cheval ne distingue pas le bien du mal ; il obéit à son instinct et à son entraînement. L’IA, quant à elle, n’a pas de conscience ni d’éthique. Elle optimise mathématiquement une tâche donnée. Sans intervention humaine pour fixer des limites strictes (les rênes), elle peut atteindre son objectif par des moyens absurdes ou dangereux, au détriment des droits humains ou de la confidentialité des données.
Le risque d’emballement (la perte de contrôle)
Si le cavalier lâche complètement les rênes, le cheval prend le dessus et devient impossible à arrêter. Dans le domaine technologique, une dépendance aveugle à l’IA – que ce soit dans les infrastructures critiques (énergie, finance) ou dans les systèmes décisionnels – crée un risque systémique. Garder une supervision humaine (“Human-in-the-loop”) garantit que le dernier mot et la responsabilité finale reviennent toujours à l’Homme.
Canaliser l’énergie pour sauter les obstacles
Brider un cheval ne signifie pas le condamner à l’immobilité, mais canaliser son énergie pour franchir des obstacles. Tenir les rênes de l’IA à travers des régulations intelligentes (comme l’IA Act en Europe) permet de créer un cadre de confiance. C’est précisément ce climat de sécurité qui permettra d’exploiter son plein potentiel dans la médecine, la transition écologique ou l’éducation, sans craindre un retour de bâton.
Maximiser l’innovation, une urgence
Ouvrir les portes de l’enclos est une nécessité économique. De la recherche médicale à la gestion de nos ressources, l’algorithme agit comme un accélérateur de particules intellectuelles. Brider cette impulsion par excès de prudence reviendrait à refuser le progrès et à se condamner à l’immobilisme. Pour les économies en développement, notamment, l’IA est un levier historique de souveraineté et de productivité qu’il faut embrasser pleinement.
Protéger l’humain, une obligation absolue
Pourtant, la grandeur d’une société se mesure à la dignité de ses citoyens, pas au nombre de ses serveurs informatiques. Derrière les promesses d’automatisation se profile le spectre de la dépersonnalisation du travail. Si la machine remplace la plume, le diagnostic ou le calcul, que reste-t-il de la valeur humaine ?
L’innovation ne doit pas être un prétexte pour vider le travail de son sens, mais une opportunité pour l’en libérer. La machine produit des réponses fondées sur des probabilités ; l’humain, lui, apporte la vérification, le contexte et la pensée critique.
Le cavalier et l’algorithme : l’art de dompter la machine
Dompter ce cheval fougueux exige un pacte : l’IA doit être un assistant augmenté, jamais un substitut. Cela impose une régulation éthique stricte et des investissements massifs dans la formation continue.
Le premier réflexe, dicté par une fascination légitime, est d’ouvrir grand les portes de l’enclos. Maximiser le potentiel d’innovation de l’IA n’est plus une option, c’est une nécessité de survie économique. De la recherche médicale à la transition énergétique, l’algorithme agit comme un formidable accélérateur de particules intellectuelles. Il traite, synthétise, prédit et résout à une vitesse exponentielle. Brider cette impulsion par excès de prudence reviendrait à refuser le progrès, à se condamner à l’immobilisme quand le reste du monde galope à bride abattue. L’IA est un outil de rattrapage historique et de souveraineté que nous devons embrasser pleinement.
Le grand bond en avant de la productivité
L’accélération est globale. Des lignes de code informatique à la recherche biomédicale, l’intelligence artificielle (IA) n’est plus une promesse d’avenir, mais un levier de performance immédiat. Pour les entreprises, le gain de productivité est massif : selon l’enquête mondiale The State of AI 2026 de McKinsey, 80 % des professionnels interrogés constatent une amélioration de leur productivité individuelle grâce à l’intégration de ces outils.
Cette course à l’innovation crée de nouveaux marchés et redéfinit la compétitivité internationale. Le dynamisme se décline aussi à l’échelle locale : le lancement récent du Senegal AI Scaling Hub à Dakar démontre la volonté de basculer des ambitions théoriques vers des applications sectorielles concrètes en Afrique, notamment dans la santé et l’agriculture. Les organisations qui adoptent l’IA progressent à pas de géant ; celles qui hésitent risquent le décrochage technologique.
Le capital humain face au choc de l’obsolescence
Derrière les courbes de croissance se cache une réalité sociale plus abrupte. Le premier défi est celui de l’obsolescence rapide des compétences. Comme le souligne le rapport de l’OCDE sur l’impact de l’IA sur le marché du travail, les professions hautement qualifiées impliquant des tâches cognitives non routinières sont les plus exposées, transformant profondément la nature des emplois.
À cela s’ajoute l’émergence de nouveaux risques psychosociaux. L’analyse de l’OECD Employment Outlook sur la qualité des emplois démontre que l’omniprésence du management algorithmique et de la surveillance numérique engendre une intensification des rythmes de travail, une perte d’autonomie et une hausse du stress professionnel. Le risque d’une fracture numérique et sociale au sein des entreprises est bien réel.
[Encadré / Infographie potentielle]
Les trois piliers d'une transition réussie :
1. Une IA anthropocentrique : Placer l'humain au centre des décisions.
2. Une régulation agile : Protéger sans bloquer l'innovation.
3. La formation continue : Requalifier les équipes tout au long de la vie.
Dompter la machine : les trois impératifs
Pour que ce cheval fougueux reste un moteur de progrès global et non un facteur d’exclusion, trois chantiers prioritaires s’imposent aux dirigeants et décideurs politiques :
- Penser une IA anthropocentrique : L’outil doit augmenter l’humain, non le remplacer. La technologie doit être un collaborateur qui libère du temps pour des tâches à forte valeur ajoutée, comme la créativité ou l’esprit critique, irremplaçables par la machine.
- Mettre en place une régulation agile : Les lois doivent évoluer aussi vite que les algorithmes. Des initiatives comme le Rapport d’évaluation de la préparation du Sénégal par l’UNESCO rappellent l’importance de bâtir des cadres d’éthique et de gouvernance adaptés pour encadrer le déploiement du numérique.
- Investir massivement dans la formation continue : Selon le volet AI and skills de l’OCDE, les employés bénéficiant de programmes de formation dédiés rapportent de bien meilleurs indicateurs de bien-être mental et de performance au travail. L’apprentissage ne s’arrête plus au diplôme initial.
Préserver notre modèle social
Le succès de cette transition ne se mesurera pas uniquement au cours de bourse des géants de la Tech, mais à notre capacité à inclure chacun dans cette nouvelle économie. Dompter l’IA, c’est réussir à maximiser sa puissance de calcul tout en sanctuarisant ce qui fait notre force : l’intelligence émotionnelle, l’éthique et le savoir-faire humain.
L’innovation sans protection n’est qu’un mirage économique. Le défi est lancé.
L’intelligence artificielle s’impose comme le moteur de transformation économique le plus fulgurant de notre siècle. Véritable cheval fougueux de la croissance, elle offre un potentiel d’innovation inédit tout en imposant un défi historique : protéger et valoriser le capital humain.
Faut-il stopper la révolution IA ? Non. Comme la machine à vapeur, l’électricité ou l’informatique avant elle, l’IA peut être source de progrès ou de profondes perturbations. Tout l’enjeu est désormais de l’orienter et de la réguler afin que ses bénéfices l’emportent sur ses risques.
« Il peut vous amener dans le mur, ou il peut vous amener où vous voulez si vous apprenez à le diriger », dit le Prix Nobel d’économie à son auditoire de la London School of Economics.
Cette métaphore de Philippe Aghion résume parfaitement le double défi de l’intelligence artificielle : maximiser le potentiel d’innovation tout en protégeant le capital humain. En s’appuyant sur le concept schumpétérien de la « destruction créatrice », il rappelle que le progrès technologique n’est pas un jeu à somme nulle, mais une transition structurelle.
Pour que ce « cheval fougueux » devienne un moteur de prospérité globale plutôt qu’un facteur d’exclusion, l’action publique doit s’articuler autour de deux axes majeurs :
- Une régulation agile : Encadrer l’IA pour éviter les monopoles technologiques, garantir la protection des données et sécuriser les algorithmes, sans pour autant étouffer l’innovation face à la concurrence internationale (notamment américaine et chinoise).
- L’investissement massif dans les compétences : Adapter les systèmes éducatifs et fluidifier la formation continue pour permettre aux travailleurs de monter en compétences (upskilling) ou de se reconvertir (reskilling), transformant ainsi la vulnérabilité liée à la destruction d’emplois en opportunité de création de valeur.
L’économiste français a passé sa vie à s’intéresser à la croissance économique générée par l’innovation. Avec énormément de succès : le professeur au Collège de France et à l’INSEAD a remporté le prix Nobel d’économie en 2025 (avec le Canadien Peter Howitt et l’Américano-Israélien Joel Mokyr) pour ses travaux sur la croissance économique et l’innovation.
C’est pourquoi la London School of Economics (où il est professeur invité) l’a invité le 13 octobre dernier à prononcer une conférence sur l’intelligence artificielle et la croissance économique, un sujet qui le passionne. C’était vraiment intéressant.
L’avis de Philippe Aghion : l’intelligence artificielle peut générer de la croissance économique, mais à condition d’avoir une population éduquée, un bon filet social et une réglementation nécessaire mais pas trop contraignante.
Il y a trois grands courants de pensée sur l’IA. Premièrement, les éternels optimistes, qui pensent que l’IA sera la solution à tout. Deuxièmement, les éternels pessimistes, qui entrevoient une catastrophe. Entre les deux, ceux qui voient à la fois des avantages et des inconvénients. Philippe Aghion, qui se décrit comme un « optimiste prudent » face à l’IA, est dans cette dernière catégorie.
Ce qui le rend optimiste : l’IA a un grand potentiel de croissance économique. « L’IA n’automatise pas seulement la production de biens et de services, elle automatise aussi la production d’idées. Ça devient plus facile de trouver de nouvelles idées », dit-il.
Au fil des décennies, l’innovation a amélioré la productivité de l’économie. C’est le cœur de ses travaux sur la destruction créative (les innovations supplantent les innovations précédentes), récompensés par un prix Nobel.
Il se produira la même chose avec l’IA, estime-t-il.
Selon ses calculs (prudents, fait-il valoir), l’IA a le potentiel de faire croître l’économie d’environ 0,7 % par an sur 10 ans. À titre de comparaison, la révolution techno des années 1990 et 2000 a fait croître l’économie américaine de 0,8 % par an. L’invention moderne la plus rentable reste l’électricité, qui a fait croître l’économie de 1,3 % par an à l’époque.
L’IA rendra beaucoup d’employés plus productifs, estime-t-il. On assiste déjà à ce phénomène. Selon une étude publiée en 2023, les employés au service à la clientèle qui utilisent l’IA sont en moyenne 14 % plus productifs1.
L’IA menace-t-elle nos emplois ?
Dans la vision schumpétérienne de Philippe Aghion, l’intelligence artificielle agit comme une technologie à usage général (au même titre que l’électricité ou la machine à vapeur) qui bouleverse l’économie à travers trois mécanismes précis de la destruction créatrice.
1. Le déplacement de la main-d’œuvre (La Destruction)
L’IA automatise des tâches non plus seulement manuelles, mais cognitives et routinières.
- Automatisation des tâches : Les emplois à forte composante administrative, de codage de base, de rédaction standardisée ou d’analyse de données de premier niveau sont directement ciblés.
- Obsolescence des compétences : Les entreprises qui n’intègrent pas l’IA perdent rapidement en compétitivité, entraînant la disparition des structures les moins innovantes et des emplois qui y sont rattachés.
2. La capitalisation et les gains de productivité (La Création)
La destruction libère des ressources (capital et travail) qui sont réallouées vers des secteurs plus productifs.
- Baisse des coûts et baisse des prix : L’automatisation réduit les coûts de production, ce qui augmente le pouvoir d’achat des consommateurs et stimule la demande pour d’autres biens et services.
- Effet de productivité : En devenant plus productives, les entreprises génèrent des profits qu’elles réinvestissent, ce qui stimule la croissance globale et crée de nouveaux besoins.
3. L’apparition de nouveaux emplois et secteurs (L’Innovation)
L’IA ne fait pas que remplacer l’humain, elle crée des métiers qui n’existaient pas et augmente la valeur des compétences proprement humaines.
- Métiers natifs de l’IA : Apparition d’ingénieurs en prompt, de spécialistes de l’éthique des algorithmes, de gestionnaires de données ou de maintenance des systèmes IA.
- Emplois complémentaires : L’IA gère les tâches répétitives, permettant aux humains de se concentrer sur les tâches à forte valeur ajoutée (créativité, empathie, négociation complexe, résolution de problèmes imprévus).
L’IA détruira-t-elle beaucoup d’emplois ?
C’est une question ô combien cruciale pour l’avenir. L’IA a beau améliorer notre productivité économique, si elle envoie au chômage une partie importante de la population, on aura une énorme crise sociale et on ne sera pas plus avancé.
« L’IA détruit certains emplois, mais elle en crée aussi d’autres. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les firmes qui se robotisent augmentent leur nombre d’employés, à cause de l’effet sur la productivité. Elles deviennent plus productives, plus concurrentielles, la demande pour les produits augmente, et elles emploient davantage de personnes », dit Philippe Aghion, citant une étude qu’il a réalisée avec d’autres économistes .
D’accord pour les entreprises qui réussissent à tirer profit de l’IA dans leurs activités. Mais pour l’ensemble du marché du travail, l’IA aura-t-elle des conséquences positives (des gains d’emplois) ou négatives (des pertes d’emplois) ? J’ai posé cette question à Philippe Aghion, qui a pris quelques questions du public après son allocution.
« Je n’ai pas de boule de cristal, je ne sais pas ce qui se produira dans 10 ans, répond-il. Mon sentiment, c’est que si vous avez une population bien éduquée qui sait apprendre à apprendre, qui est capable de s’adapter [aux réalités du marché du travail], et si vous avez des entreprises qui encouragent les compétences relationnelles, vous mettez toutes les chances de votre côté. »
Le Premier ministre canadien Mark Carney s’impose comme la figure politique de premier plan déterminée à tenir fermement les rênes de l’intelligence artificielle.
Ancien gouverneur des banques centrales du Canada et d’Angleterre, cet économiste pragmatique applique aujourd’hui sa vision de la gestion des risques financiers à la gouvernance mondiale de l’IA.
Son positionnement incarne parfaitement le besoin de contrôle face au « cheval fougueux » :
Allier contrôle et souveraineté : Plutôt que de subir la technologie des géants américains ou chinois, sa stratégie consiste à financer massivement une « IA sûre » et souveraine (à l’image des investissements majeurs dans l’entreprise Cohere), prouvant que la régulation et la sécurité peuvent être des moteurs économiques, et non des freins.
Le risque d’une catastrophe est « supérieur à zéro » : En affirmant publiquement (notamment face aux positions plus déréglementées du président américain Donald Trump) que la probabilité d’un emballement ou d’un désastre lié à l’IA n’est pas nulle, le premier ministre Carney légitime la nécessité d’installer des garde-fous immédiats.

La création de « rênes » institutionnelles : Il a officiellement lancé le Conseil national sur l’intelligence artificielle du Canada, réunissant des experts mondiaux (dont Yoshua Bengio) pour encadrer la stratégie nationale et forger un cadre de confiance.
Un grand principe ? « La concurrence est importante », dit-il. Sinon, les grandes entreprises seront tentées d’utiliser leurs capitaux pour freiner l’innovation de leurs rivaux (p. ex. : en les achetant). « Vous avez besoin de réglementation, mais trop de réglementation formera une barrière à l’entrée », résume-t-il.
Or, réglementer l’IA, cet oligopole de géants qui semblent souvent plus forts que des pays, est tout sauf simple.
La plupart des grandes entreprises d’IA sont américaines (Anthropic, OpenAI, Apple, Meta) ou chinoises (DeepSeek, Baidu), deux pays qui n’ont pas jusqu’ici montré un grand appétit pour la réglementation. L’industrie mondiale de l’infonuagique, une infrastructure cruciale pour l’IA, est dominée par Amazon, Google et Microsoft.
En IA, l’Europe (et le Canada, pourrait-on ajouter) est loin derrière les États-Unis et la Chine. Ce n’est pas une raison pour baisser les bras. Au contraire, l’Europe doit plutôt redoubler d’ardeur, estime Philippe Aghion.
« Nous devons construire des centres de données et de calcul, dit-il. Nous devons avoir de nouveaux acteurs de l’IA capables d’entrer dans le marché. Nous pouvons le faire. Nous avons des chercheurs fantastiques, des capitaux, de l’énergie bon marché avec le nucléaire. Nous pouvons développer une IA avec nos valeurs. [Le chercheur québécois] Yoshua Bengio, lauréat du prix Turing, souhaite développer une IA capable de nous protéger contre les dérives de l’IA. […] Nous avons tout pour réussir, mais nous devons mettre en place les bonnes institutions et les bonnes politiques industrielles. »
Pour développer une IA « avec nos valeurs », l’économiste français pense justement que l’Europe aura besoin du Canada.
« L’homme clé, c’est Mark Carney », dit Philippe Aghion. (Pour l’anecdote, le premier ministre du Canada a été son étudiant il y a quelques décennies à l’Université d’Oxford.)
« Je crois qu’il y aura une coalition de pays de taille moyenne [des pays européens et le Canada] qui partagent les mêmes valeurs. Ensemble, ces pays peuvent faire avancer les choses » pour développer une IA selon nos valeurs, dit Philippe Aghion.
Le Prix Nobel d’économie estime que l’Europe et le Canada ont intérêt à développer leurs propres entreprises d’IA. « Nous aurons besoin des entreprises américaines pour un bout, dit-il. Mais nous ne devons pas être dépendants [d’elles].[…] Nous devons trouver des solutions de rechange. »
L’une de ces solution de rechange pourrait être Cohere, l’entreprise canadienne d’IA qui vient de fusionner cet automne avec une entreprise allemande (pour s’ouvrir au marché européen) et qui vient d’obtenir un financement de 7 milliards. Dont 1,6 milliard du gouvernement Carney. Cohere vaudrait ainsi 36 milliards CAN. On est à des années-lumière d’Anthropic (évaluation de 965 milliards US en mai dernier) et d’OpenAI (évaluation récente de 1250 milliards US), mais c’est un début.
Le virage africain : passer du statut de consommateur à celui de concepteur
En Afrique, et particulièrement au Sénégal, l’intelligence artificielle ne se déploie pas sur les mêmes bases que dans les économies occidentales. Elle représente à la fois un formidable accélérateur pour le Plan Sénégal Vision 2050 et un défi de souveraineté technologique. Pour le continent, l’enjeu majeur est de cesser d’être un simple marché consommateur de technologies pour devenir un écosystème capable de concevoir ses propres solutions adaptées aux réalités locales.
Des initiatives structurantes émergent pour matérialiser cette ambition :
- La concrétisation sectorielle : Le lancement récent du Senegal AI Scaling Hub à Dakar cherche précisément à faire basculer les projets pilotes vers des applications à fort impact social. Dans l’agriculture, l’IA optimise les prévisions de rendement ; dans la santé, elle devient un outil d’aide au diagnostic précieux pour désengorser les zones rurales.
- L’essor des technologies endogènes : Le projet SENEGAL-AI, développé par le laboratoire LITA de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) et adossé au supercalculateur national Taouey, illustre cette dynamique. L’objectif est de créer des modèles de langage nativement adaptés aux réalités culturelles et aux langues nationales.
Les barrières structurelles : le coût du “New Deal” numérique
Cependant, ce cheval fougueux de l’innovation fait face à des obstacles systémiques majeurs sur le continent. Le premier écueil reste l’infrastructure de données. Bien que l’Afrique unie représente un marché numérique colossal, elle héberge encore moins de 1 % de la capacité mondiale des centres de données, indispensables au fonctionnement des grands modèles d’IA.
Le second défi est d’ordre financier. Le déploiement de la Stratégie Nationale d’IA du Sénégal nécessite des investissements massifs : les acteurs du secteur estiment les besoins globaux à près de 1 000 milliards de francs CFA, alors que seule une fraction du financement a été mobilisée à ce jour
[Focus Éco : Les priorités du Hub Sénégalais]
Financement global estimé : 1 000 milliards FCFA
├── Secteur Agricole : Prévisions, gestion des ressources, inclusion des producteurs.
├── Secteur de la Santé : Outils d’aide au diagnostic, télé-médecine en zone rurale.
└── Souveraineté linguistique : Modèles de langage adaptés aux réalités locales.
Un défi de compétences et d’éthique pour la jeunesse
Pour transformer ce potentiel en levier d’inclusion et tripler la contribution du numérique au PIB national d’ici 2050, le capital humain doit être sanctuarisé. Face à un taux de chômage des jeunes élevé, l’IA ne doit pas détruire les opportunités d’emploi, mais agir comme un accélérateur de compétences. L’intégration d’outils comme le Startup Act devient indispensable pour structurer l’écosystème local, protéger les talents et encadrer le management algorithmique afin d’éviter la précarisation des nouveaux métiers de l’économie numérique.
En fin de compte, l’intelligence artificielle nous renvoie à notre propre miroir. Elle nous force à redéfinir ce qui nous rend irremplaçables : l’empathie, l’éthique, la créativité désordonnée et la conscience. Le cavalier ne doit pas craindre la fougue de sa monture ; il doit simplement s’assurer qu’il reste celui qui choisit la direction du voyage. N’oublions jamais que la plus sophistiquée des technologies restera stérile si elle oublie de servir l’humain, qui lui a donné vie.

Philippe Aghion est professeur à PSE, directeur scientifique de l’Initiative PSE IA – Économie & Société, professeur au Collège de France et à l’INSEAD, professeur invité à la London School of Economics, et fellow de l’Econometric Society et de l’American Academy of Arts and Sciences. Il a reçu le prix Nobel d’économie 2025, aux côtés de Joel Mokyr et Peter Howitt, pour leurs travaux sur l’innovation et la croissance portée par la destruction créatrice. Ses recherches portent sur l’économie de la croissance, en particulier le paradigme de la croissance schumpétérienne qu’il a développé avec Peter Howitt.
En savoir plus
- Aghion, Philippe, Simon Bunel, Xavier Jaravel, Thomas Mikaelsen, Alexandra Roulet, Jakob Søgaard, 2025, «How Different Uses of AI Shape Labor Demand: Evidence from France», AEA Papers and Proceedings 115: 62-67.6–1150.
- Draghi, Mario, 2024, The Future of European Competitiveness, Rapport pour la Commission européenne.
- Bergeaud, Antonin, Arthur Guillouzouic, Emeric Henry, Clément Malgouyres, 2025, «From Public Labs to Private Firms: Magnitude And Channels of Local R&D Spillovers», The Quarterly Journal of Economics 140(4): 3233-3282.
