Séoul (Corée du Sud ) Avec l’élection de Lee Jae-myung, la Corée du Sud espère tourner la page d’une crise majeure

Après six mois de crise politique et économique déclenchée par la tentative de coup de force du président destitué, la quatrième économie d’Asie a élu à sa tête le démocrate de centre-gauche Lee Jae-myung, avec un fort taux de participation.
S’il y a un objet qui pourrait définir l’élection qui vient de se dérouler en Corée du Sud, c’est bien le gilet pare-balles qu’a porté tout au long de sa campagne électorale celui qui deviendra le nouveau président du pays en ce 4 juin, espérant fermer un des chapitres les plus surréalistes de l’histoire récente de son pays.
Candidat du Parti démocrate de Corée, le libéral Lee Jae-myung, qui a remporté 49,42 % des voix, a même dû prononcer son discours de victoire derrière une vitre pare-balles, entouré de policiers.

Lee Jae-myung, candidat de Parti démocrate de Corée, a prononcé son discours de victoire derrière une vitre pare-balles, mardi, devant l’Assemblée nationale de Corée du Sud, à Séoul
Ça en dit long sur la toxicité de la scène politique sud-coréenne et sur le chaos politique qui y régnait depuis six mois. Depuis que l’ex-président conservateur Yoon Suk-yeol a déstabilisé le pays en entier en invoquant la loi martiale le 3 décembre dernier et en tentant de faire arrêter les législateurs qui lui tenaient tête, y compris des membres de son propre parti, le Pouvoir au peuple (PPP)
propre parti, le Pouvoir au peuple (PPP).
Cette décision, vous vous en souvenez sûrement, n’est pas passée comme une lettre à la poste restante. À l’appel de Lee Jae-myung et d’autres législateurs, des citoyens en colère ont afflué vers l’Assemblée nationale pour briser le cordon militaire bloquant l’accès et aider les élus à se rendre à l’intérieur.
M. Lee – au début de la soixantaine – s’est filmé en direct en train d’escalader une clôture du parlement. En moins de six heures, les députés ont réussi à infirmer la décision du président qu’ils ont destitué dix jours plus tard.
Lee Jae-myung, qui avait perdu l’élection présidentielle de justesse en 2022 et survécu à une attaque au couteau par un détracteur en janvier 2024, s’est retrouvé à nouveau propulsé sur le devant de la scène et dans la ligne de mire des plus grands supporters de l’ancien président Yoon qui voient en lui un « monstre ».
Visé par des menaces de mort, il a passé les trois dernières semaines à faire campagne sous haute sécurité. Pas exactement dans un climat clément.
Avec la chute de Bachar al-Assad en Syrie, la résistance populaire sud-coréenne à une dérive autoritaire a été l’une des bonnes nouvelles de la fin de l’année 2024 sur la scène internationale, autrement monopolisée par la réélection de Donald Trump et les conflits en Ukraine et à Gaza.
L’élection de ce 3 juin indique maintenant qu’une majorité de Sud-Coréens tournent le dos au geste fait par Yoon Suk-yeol, dorénavant poursuivi devant les tribunaux pour insurrection, un crime passible de la prison à vie ou de la peine de mort.

Le président déchu de la Corée du Sud, Yoon Suk-yeol, a voté dans un bureau de vote de Séoul, mardi.
Pour les trois prochaines années, le Parti démocrate de Corée (DPK) du nouveau président Lee contrôlera autant les ailes exécutive que législative de la démocratie sud-coréenne.
Peut-on pour autant conclure que la puissance économique, industrielle et diplomatique asiatique retrouvera immédiatement sa stabilité ?
Pas tout à fait. Le nouveau président a du pain sur la planche pour recoudre une nation profondément divisée.
« Même si l’électorat a rejeté la loi martiale, la Corée reste coupée en deux. Les divisions sont d’abord régionales. Le sud-est du pays est fortement conservateur. Le Sud-Ouest a soutenu Lee à 80 %. Il y a aussi des divisions sur la base du genre et de l’âge », note Yves Tiberghien, professeur de science politique à l’Université de Colombie-Britannique (UBC), où il est directeur émérite de l’Institut de recherche sur l’Asie.
« Après l’élection, ces divisions restent ainsi que les discours qui viennent avec. Chacun voit en l’autre une menace existentielle. »
Mardi, dans son discours d’acceptation, le nouveau président a d’ailleurs appelé à l’unité du pays. « Nous avons peut-être eu des points de vue différents, des positions différentes et porté des couleurs différentes pendant un certain temps. Mais aujourd’hui, nous sommes tous le même peuple fier de cette grande nation. Marchons ensemble », a-t-il lancé devant ses partisans.
Une belle promesse, mais il faudra voir si les gestes suivront les paroles ou si la culture de la vengeance politique, qui s’exprime surtout par le biais des tribunaux depuis le retour de la Corée du Sud à la démocratie dans les années 1980, prendra le dessus.
« Sur les neuf derniers présidents, cinq ont été poursuivis, dont quatre sont en prison et un s’est suicidé. Et deux autres ont été destitués », rappelle M. Tiberghien. Le nouveau président Lee lui-même a des démêlés avec la justice qui pourraient lui faire de l’ombre pendant son mandat.
Hormis la polarisation, les principaux chantiers de Lee Jae-myung concerneront l’économie sud-coréenne et la politique étrangère, fortement négligée au cours des six mois de tourmente politique.
Le président devra assainir les relations avec la Chine tout en trouvant un terrain d’entente avec les États-Unis de Donald Trump, qui demandent notamment au pays de payer davantage pour sa protection militaire tout en le menaçant de droits de douane, explique Benoit Hardy-Chartrand, professeur à la Temple University au Japon.
Ce dernier voit aussi dans la transition de pouvoir une occasion pour le Canada, qui se cherche de nouveaux meilleurs amis à l’international et qui a déjà déclaré vouloir se rapprocher davantage de la Corée du Sud. « Le Canada veut être plus présent dans la région et la Corée du Sud veut que le Canada joue un plus grand rôle », note l’expert joint au Japon. « Si j’étais Mark Carney, je ferais ce voyage-là bientôt », note-t-il.
Le Canada pourrait aussi inviter le nouveau président sud-coréen au Sommet du G7 de Kananaskis, en Alberta, qui doit avoir lieu dans deux semaines. Ce serait lui offrir une tribune internationale d’exception pour remettre son pays sur les rails et par la bande, une façon de saluer le courage démocratique des Sud-Coréens.
À chaque score affiché sur l’immense écran installé devant l’Assemblée nationale sud-coréenne, les cris de joie des manifestant·es, drapé·es de bleu, la couleur du Parti démocrate (PD, progressiste), se font entendre. Alors que les pancartes s’agitent, les pourcentages défilent à la télévision, province par province, et les premiers résultats de cette élection anticipée désignent Lee Jae-myung comme président de la République de Corée.
La République de Corée est une démocratie libérale qui respecte la liberté et le pluralisme des médias. Cependant, la tradition et les intérêts commerciaux empêchent souvent les journalistes de jouer leur rôle et les tendances politiques populistes attisent la haine à l’égard des journalistes.
La Corée du Sud possède un paysage médiatique riche, avec plus de 47 sociétés audiovisuelles et 220 quotidiens. Les principaux journaux nationaux sont Chosun Ilbo, JoongAng Ilbo, Dong-a Ilbo (conservateurs), Hankyoreh, Kyunghyang Shinmun (libéraux) et Hankook Ilbo (centriste). Bien que la télévision demeure populaire, Internet est devenu, ces dernières années, la principale source d’accès à l’information. Beaucoup d’internautes s’informent sur des portails d’informations tel Naver, tandis que les plateformes vidéos comme YouTube connaissent un succès croissant.
Depuis la démocratisation du pays à la fin des années 1980, les acteurs politiques respectent la liberté de la presse. Toutefois, la polarisation politique fait que les médias considérés comme “n’étant pas de notre côté” sont pris à partie. En 2021, le parti Minjoo, alors au pouvoir, a fait adopter la loi controversée contre la désinformation, avant qu’elle ne soit abandonnée à la suite de critiques internationales. Une réglementation complaisante donne à l’exécutif la haute main sur la nomination des administrateurs des groupes publics, ce qui peut constituer une menace pour leur indépendance éditoriale. Selon un sondage de l’Association des journalistes de Corée (JAK), plus de la moitié des journalistes s’inquiétaient du recul de la liberté de la presse sous la présidence de Yoon Suk-yeol.
La législation sud-coréenne sur la liberté d’information est conforme aux normes internationales, mais la diffamation est toujours, en théorie, passible de peines allant jusqu’à sept ans d’emprisonnement, ce qui peut conduire les médias à omettre des détails essentiels dans certains articles, tels que les noms de personnes et d’entreprises. Les journalistes accusés d’avoir enfreint la loi sur la sécurité nationale pour avoir diffusé des informations sensibles, en particulier sur la Corée du Nord, encourent jusqu’à sept ans de prison.
Bien que les reporters sud-coréens bénéficient d’un environnement éditorial relativement indépendant, les revenus de leurs médias dépendent fortement de la publicité, ce qui peut influer sur leur ligne éditoriale. Une enquête de 2023 réalisée par la Fondation de la presse coréenne (KPF) révélait que plus de 60 % des journalistes considéraient les annonceurs publicitaires comme une menace pour la liberté de la presse. L’acquisition d’un nombre croissant de médias par des entreprises issues de divers secteurs – en particulier celui de la construction – représente également un risque de conflits d’intérêt.
Les organes de presse sud-coréens sont confrontés à la pression des politiciens, des responsables gouvernementaux et des conglomérats commerciaux. Internet étant la principale source d’information, en 2023, 78 % des demandes de médiation concernaient des litiges avec des médias en ligne, selon la Commission coréenne d’arbitrage de la presse. La polarisation politique contribue également à la baisse récente de la consommation d’informations : une enquête de la Fondation de la presse coréenne (KPF) menée en 2024 a révélé que plus de 70 % des personnes interrogées évitaient les actualités, la principale raison invoquée étant un biais politique présumé.
Si les journalistes peuvent exercer dans des conditions généralement satisfaisantes, ils sont parfois victimes de harcèlement en ligne, une pratique contre laquelle ils sont peu protégés. Environ 30 % des journalistes ayant pris part à l’enquête de 2023 de la Fondation de la presse coréenne déclaraient avoir été victimes de harcèlement en raison de leur statut professionnel. Le harcèlement s’exprime principalement sous la forme d’appels téléphoniques, de SMS et de courriels, tandis que les commentaires de “trolls” sur Internet et les actions en justice abusives sont également prégnants. Plus de 40 % des journalistes harcelés ont déclaré qu’ils ne recevaient pas de soutien adéquat de la part de leur employeur, ce qui révèle un besoin de soutien juridique.
Petite chronologie d’un gros chaos politique
Mai 2022 : Le conservateur Yoon Suk-yeol, du Parti Pouvoir au peuple (PPP), remporte l’élection présidentielle avec tout juste 0,74 point d’avance sur son principal opposant, le libéral Lee Jae-myung, du Parti démocrate de Corée (DPK).
Avril 2024 : Le DPK remporte la majorité aux élections législatives. La tension avec le président Yoon monte de plusieurs crans.
3 décembre 2024 : Disant voulant mettre fin à une impasse budgétaire et accusant l’opposition de mettre en péril la démocratie sud-coréenne, le président Yoon invoque la loi martiale.
4 décembre 2024 : Aidés par des manifestants, des législateurs réussissent à entrer à l’Assemblée nationale pour voter contre la loi martiale.
14 décembre 2024 : L’Assemblée nationale de Corée du Sud destitue le président Yoon.
4 avril 2025 : La Cour constitutionnelle confirme la destitution du président Yoon.
3 juin 2025 : Tenue d’une élection éclair. Le principal opposant de l’ancien président Yoon, Lee Jae-myun, remporte l’élection. Son parti contrôle désormais les ailes exécutive et législative de l’État sud-coréen.

