Dakar,04 JUILLET 2025 (JVFE)- On compte aujourd’hui neuf États dotés d’armes nucléaires si l’on inclut la Corée du Nord depuis les essais conduits en octobre 2006 (soit, pour les huit premiers, par ordre chronologique : les États-Unis, l’Union soviétique, le Royaume-Uni, la France, la Chine, Israël, l’Inde, le Pakistan). Y aurait-il une loi selon laquelle le nombre d’acteurs dotés de ce système d’armes augmente au fil du temps ? Si, depuis une quinzaine d’années, des contributions scientifiques le récusent, cette croyance persiste et continue d’imprégner les lectures de l’histoire nucléaire et les prévisions30. Décrivons en détail cette croyance fondamentale qui opère comme un paradigme. Elle se focalise sur la catégorie d’arme nucléaire, qui fait l’objet de multiples définitions, fondées sur son statut juridique ou ses effets31. Pour délimiter notre objet de recherche, nous choisissons une définition purement technique : l’arme nucléaire est un explosif qui se distingue des autres par l’origine de l’explosion qu’il engendre. Cette dernière provient du noyau de l’atome des matières fissiles mobilisées. Ce faisant, cette définition inclut à la fois les bombes à fission (dites « bombes A ») et les bombes à fusion (dites « bombes H », à hydrogène ou thermonucléaires), bien que ces dernières soient considérablement plus destructrices.
La notion de “repenser la dissuasion nucléaire européenne” émerge dans le contexte d’un réexamen des relations transatlantiques et des menaces potentielles. L’idée d’un cadre de dissuasion piloté par la France, pour Berlin et d’autres pays européens, suscite des débats sur la pertinence d’une force de dissuasion nucléaire européenne et sur la meilleure manière de la mettre en œuvre.
Contexte et enjeux:
- Évolution des relations transatlantiques:
Le retrait progressif de l’engagement américain en Europe, couplé à une perception de plus grande autonomie stratégique nécessaire, pousse certains acteurs européens à envisager des solutions alternatives, notamment en matière de dissuasion nucléaire.
- Dissuasion nucléaire française:
La France dispose de sa propre force de dissuasion nucléaire, considérée comme un atout majeur pour sa sécurité et celle de ses alliés.
- Intérêts allemands:
L’Allemagne, dépourvue d’armes nucléaires, cherche à garantir sa sécurité dans un environnement géopolitique complexe et pourrait envisager un cadre de dissuasion européenne, potentiellement sous l’égide de la France.
Options et défis:
- Cadre de Paris pour Berlin:
L’idée d’un “cadre de Paris” suggère que la France pourrait offrir une forme de protection nucléaire à ses partenaires européens, notamment l’Allemagne, en partageant sa capacité de dissuasion.
- Difficultés d’intégration:
Intégrer la dissuasion nucléaire dans un cadre européen soulève des défis considérables, notamment en termes de partage de l’information, de coordination des procédures et de répartition des responsabilités.
- Sensibilité politique:
La question de la dissuasion nucléaire est hautement sensible, tant sur le plan politique que sur le plan militaire. Tout cadre de coopération doit tenir compte de ces sensibilités.
En conclusion, la réflexion sur une dissuasion nucléaire européenne, portée par la France, est un sujet complexe et multidimensionnel qui nécessite une analyse approfondie des enjeux géopolitiques, des intérêts nationaux et des défis techniques et politiques.
Le 25 novembre 2016, Fidel Castro décède. Il était le dernier chef d’État vivant ayant participé à la crise nucléaire de 1962, largement considérée comme le moment où l’humanité a été la plus proche de la guerre nucléaire. Avec lui, nous avons perdu un lien direct avec l’expérience de la peur intense d’une guerre nucléaire imminente ainsi que l’enseignement du rôle crucial de la chance dans la préservation du monde contre la dévastation nucléaire. Désormais, notre interprétation du danger de la crise la plus dangereuse de l’histoire de l’ère nucléaire est radicalement détachée de l’expérience directe au plus haut niveau de décision. Parallèlement, tous les États dotés d’armes nucléaires élaborent de vastes programmes pour renforcer leurs capacités d’armement nucléaire, les tensions entre la Russie et l’Occident restent élevées, et l’actuel préSident américain est soupçonné par certains d’être plus enclin à utiliser l’arme nucléaire que ses prédécesseurs. Dans un tel contexte, nous proposons une analyse plus large de nos croyances sur la capacité de contrôler les armes nucléaires et de gérer les crises nucléaires sur la base de l’étude de la « crise des missiles de Cuba » (ci- après nommée la Crise). Cette crise, qui est aujourd’hui largement considérée comme le moment où l’humanité a été la plus proche de la guerre nucléaire, est un cas d’étude essentiel pour évaluer les effets de peur induits par les armes atomiques et pour comprendre la possibilité d’un apprentissage dans le domaine nucléaire. « Apprendre » dans ce contexte signifie apprendre de l’histoire et suppose que l’interprétation des événements clés de l’ère nucléaire joue un rôle décisif dans le comportement des décideurs en situation de crise.
Notre compréhension de l’apprentissage repose sur les prémisses suivantes. Premièrement, nous acceptons l’hypothèse selon laquelle l’expérience nationale est une source majeure d’apprentissage6. Deuxièmement, nous acceptons la conclusion de la littérature qui décrit l’excès de confiance qu’un apprentissage international partagé sur les limites du contrôle des armes nucléaires est une condition préalable importante pour une prise de décision plus éclairée et des délibérations publiques à ce sujet8. En conséquence de ces trois prémisses, nous considérons l’absence d’apprentissage, ou les formes de mémoire qui nient systématiquement le rôle de la chance et favorisent l’excès de confiance, comme contribuant au danger nucléaire9. Le fait que l’apprentissage soit rare ne rend pas son absence moins problématique ou étonnante. Le problème central de cet article est le suivant : les analyses les plus récentes de la Crise soulignent la sous- estimation du danger à l’époque, les limites du contrôle sur les armes nucléaires et le rôle de la chance son issue pacifique. Cependant, toutes les communautés politiques et universitaires n’ont pas pris ces idées au sérieux. L’insoutenable légèreté de la chance semble constamment échapper au processus d’apprentissage10. Cet article explore trois raisons à cet échec d’apprentissage, en se concentrant sur les facteurs idéationnels. Nous ne nions pas le rôle des dynamiques institutionnelles et bureaucratiques dans l’enracinement des représentations liées aux armes nucléaires, qui seront explorées dans un essai ultérieur, mais nous ne les analysons pas ici. Rester sur le plan des idées accentue la responsabilité des chercheurs et des analystes à travailler au nom de la protection contre l’excès de confiance, sans attendre un changement structurel ou institutionnel11.
Alors que l’engagement des États-Unis envers l’OTAN devient de plus en plus incertain, l’Europe doit repenser son modèle de dissuasion nucléaire. Ce rapport explore un cadre « Paris pour Berlin », plaidant pour une posture nucléaire intra-européenne crédible, fondée sur une géographie commune, la modernisation de la défense et une maturité stratégique.
Dissuasion nucléaire européenne : Une question récurrente en matière de sécurité européenne est de savoir si les États-Unis seraient réellement prêts à risquer New York pour sauver Paris. Mais ce cadrage est peut-être désormais dépassé. Compte tenu des réalités stratégiques actuelles, le temps est venu d’explorer un modèle différent de dissuasion nucléaire pour l’Europe, fondé non pas sur des garanties transatlantiques, mais sur la solidarité intra-européenne.
Dans ce contexte, l’idée d’un « Paris contre Berlin » offre une alternative géographiquement crédible et politiquement viable.
La responsabilité nucléaire en Europe incombe actuellement à la France et au Royaume-Uni, qui possèdent respectivement environ 290 et 225 ogives ( Federation of American Scientists, 2024 ). Ces pays représentent les seules puissances nucléaires européennes de l’OTAN. Le Royaume-Uni participe au Groupe des plans nucléaires (GPN) de l’OTAN, tandis que la France maintient une position indépendante. Pourtant, tous deux ont exprimé des degrés divers d’ouverture à une coopération européenne plus approfondie.
Le discours du président Macron à l’Université suédoise de la Défense en 2024 a souligné que les intérêts vitaux de la France ont une dimension européenne ( Palais de l’Élysée, 2024 ). Cela fait écho à la proposition de « dissuasion concertée » du président Chirac en 1995. La réintégration de la France au commandement de l’OTAN en 2009 témoigne de la flexibilité institutionnelle et suggère qu’une concertation nucléaire plus étroite au sein de l’Europe n’est pas impensable.
De plus, la confiance du public envers les États-Unis a diminué. Un sondage YouGov de 2023 a révélé que seulement 42 % des Européens pensent que les États-Unis défendront efficacement leurs alliés de l’OTAN, contre 60 % en 2020. Ce scepticisme alimente les appels à l’Europe pour qu’elle établisse sa propre posture de dissuasion crédible et adaptative.
Il n’existe pas encore de parapluie nucléaire européen formel. Cependant, la coopération stratégique entre la France et le Royaume-Uni pourrait évoluer vers une nouvelle doctrine de dissuasion élargie en Europe. La France déploie quatre sous-marins nucléaires de classe Triomphant et des missiles de croisière ASMP-A à lanceur aérien via des avions Rafale ( ministère des Armées ). Le système britannique Trident, installé sur les sous-marins de classe Vanguard, est en cours de modernisation, et des sous-marins de classe Dreadnought sont attendus dans les années 2030 ( ministère de la Défense du Royaume-Uni ).
Les investissements récents vont dans ce sens. La France développe le missile hypersonique ASN4G pour remplacer l’ASMP-A d’ici 2035 ( Air & Cosmos ). Parallèlement, le Royaume-Uni acquiert des avions F-35A à capacité nucléaire, rétablissant ainsi la capacité de lancement d’armes nucléaires par voie aérienne pour la première fois depuis la Guerre froide ( Business Insider, 2025 ). Ces efforts témoignent de la volonté du continent de s’adapter aux menaces émergentes.
Un cadre européen commun de dissuasion élargie – par le biais d’exercices militaires conjoints, de mécanismes de partage nucléaire ou d’un groupe consultatif européen – pourrait renforcer la crédibilité collective. La distance psychologique dans une dissuasion « New York contre Paris » est bien plus grande que dans une dissuasion « Paris contre Berlin » ou « Londres contre Varsovie », où la proximité rend les engagements plus tangibles.
La densité géographique de l’Europe implique qu’une agression nucléaire contre un État aurait des conséquences transnationales. Un rapport de l’IISS de 2023 a révélé que les retombées d’une arme nucléaire tactique en Europe centrale pourraient contaminer au moins huit pays en 72 heures, selon les conditions atmosphériques.
Cette proximité géographique renforce la logique d’un modèle de dissuasion régionale. Selon un sondage Eurobaromètre de 2023 , 71 % des citoyens de l’UE étaient favorables à une intégration accrue de la défense. Si les divergences politiques et doctrinales persistent, les opinions publiques européennes privilégient de plus en plus les solutions collectives.
En outre, une guerre nucléaire limitée en Europe est stratégiquement suicidaire. Tout recours à l’arme nucléaire sur le continent risque de provoquer une escalade incontrôlable. Par conséquent, une doctrine européenne doit rejeter la guerre nucléaire et privilégier une riposte écrasante comme moyen de dissuasion.
Les critiques soulignent que ni la France ni le Royaume-Uni ne possèdent une triade nucléaire complète, ni l’ampleur de l’arsenal américain. Or, la dissuasion repose sur des représailles assurées, et non sur une symétrie. La Corée du Nord et la Chine disposent d’arsenaux bien plus modestes, mais dissuadent les grandes puissances grâce à des signaux crédibles.
La France maintient au moins un sous-marin nucléaire en patrouille en permanence ; le Royaume-Uni fait de même. Ces capacités en mer garantissent la surviabilité et la garantie d’une seconde frappe ( ICAN UK ). Le déploiement de bombes américaines B61-12 en Europe – actuellement hébergées par cinq États de l’OTAN – ajoute une valeur symbolique, mais une utilité stratégique limitée, selon la RAND et d’anciens responsables américains comme le général James Cartwright.
La survivabilité importe plus que l’échelle. L’Europe devrait se concentrer sur la modernisation de ses vecteurs et la garantie d’une ambiguïté stratégique plutôt que de rivaliser avec les États-Unis, ogives par ogives. Le stock combiné britannique et français dépasse les 500 ogives, ce qui est suffisant pour dissuader tout adversaire dont le centre de gravité est vulnérable.
Alors que la stratégie nucléaire suscite l’attention, la première priorité de l’Europe en matière de défense devrait être de renforcer sa position conventionnelle. Le rapport 2024 de l’OTAN sur les dépenses de défense montre que les alliés européens ont augmenté leurs budgets de défense collectifs à 370 milliards de dollars, soit une hausse de 10 % par rapport à 2023.
L’Allemagne acquiert le système de défense antimissile Arrow 3 ; la France étend ses capacités de frappe à longue portée avec ses missiles SCALP . Ces moyens offrent des moyens non nucléaires de dégrader les capacités ennemies et offrent des réponses flexibles en cas de crise.
Dans l’éventualité d’une attaque hybride russe, l’Europe devra s’appuyer sur des capacités conventionnelles de frappe en profondeur pour contrer l’agression avant qu’elle ne s’intensifie. Il est peu probable que des armes nucléaires de faible puissance soient utilisées dans les premières phases d’un conflit, ce qui rend la dissuasion conventionnelle d’autant plus essentielle.
L’Europe ne peut se permettre de fonder son avenir uniquement sur les garanties nucléaires américaines. Si l’OTAN demeure vitale, le continent doit assumer une plus grande responsabilité pour sa propre sécurité. Un modèle « Paris-Berlin » reflète mieux la géographie politique et l’identité collective de l’Europe qu’un modèle « New York-Paris ».
Il ne s’agit pas de dupliquer l’arsenal américain ni d’abandonner le cadre nucléaire de l’OTAN. Il s’agit plutôt d’intégrer les capacités britanniques et françaises existantes dans une posture de dissuasion européenne crédible, connectée et résiliente.
Le paradoxe de la dissuasion réside dans son objectif d’empêcher ce à quoi elle se prépare. Dans le cas de l’Europe, prévenir une guerre nucléaire nécessite la construction d’un système local alliant logique stratégique et volonté politique. Face à la montée des menaces et à l’évolution des alliances, le moment est venu pour l’Europe de redéfinir sa doctrine nucléaire – avant que les événements ne la redéfinissent à notre place.
Repenser les choix nucléaires La séduction de l’impossible Benoît Pelopidas

Quelle pourrait être la meilleure politique nucléaire pour votre pays et vos compatriotes. Êtes-vous un élu de la République, un militant ou un citoyen curieux ? Peut-être êtes-vous un collègue, enseignant ou chercheur, qui s’interroge sur la manière de transmettre les connaissances et de former l’esprit critique sur cette question cruciale, ou bien encore un militaire qui cherche à mieux comprendre la place qu’occupent les armes nucléaires dans la stratégie de défense nationale ? Peut-être considérez-vous que le sujet est complexe et que vous devez vous en remettre aux conclusions des experts. Si vous vous interrogez sur la légitimité morale d’une stratégie qui envisage la mise à mort de centaines de milliers de civils, on aura tôt fait de vous rappeler qu’« en France, poser le débat moral, ce serait déjà perdre la foi dans la crédibilité et l’efficacité de la dissuasion », comme on le lit dans l’un des rares ouvrages publiés sur le sujet ces dernières années, écrit par un haut fonctionnaire qui a créé un programme d’enseignement sur le nucléaire de défense à l’École normale supérieure. Si vous souhaitez apprécier l’efficacité de cette stratégie dite de « dissuasion », on vous renverra aux propos de l’un des plus grands stratégistes français, le général Lucien Poirier, pour qui « manifester notre scepticisme sur la crédibilité de la dissuasion, c’est faire le jeu de l’adversaire» : dont acte. Afin de lever toute objection, certains ajouteront qu’il s’agit là de « préserver la crédibilité nécessaire à notre protection ». Si vous vous penchez sur le coût de la dissuasion, vous vous rendrez assez rapidement compte que les données sur le sujet sont systématiquement incomplètes.
Il vous restera à consulter l’expert sur les tendances du monde nucléaire qui s’annonce. Il ne manquera pas de vous faire part de la tendance historique à l’augmentation du nombre d’États dotés d’armes nucléaires, qui se manifeste depuis 1945 et constitue une sérieuse menace pour la sécurité du monde et de la France en particulier. Il vous indiquera d’ailleurs que le président de la République avait pointé les « défis de la prolifération nucléaire » dans son allocution du 19 septembre 2017 à l’Assemblée générale des Nations unies, et que ce diagnostic se retrouve dans la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale5. Si, malgré tout, son exposé vous laisse dubitatif, il vous dira que vous pouvez toujours vous tourner vers ces « militants », un peu « naïfs », qui prônent le désarmement nucléaire.
Amory Lovins, écologiste américain co-fondateur du célèbre Rocky Mountain Institute, déclarait cela lors de la Conférence sur l’avenir du non-nucléaire en 1977“Le nucléaire est une énergie de l’avenir qui appartient au passé.“
FODE CISSE DIRECTEUR DE PUBLICATION ET REDACTEUR EN CHEF ( JVFE)

