La Chine profite des coupes de Trump en sciences

DAKAR, 07 NOVEMBRE 2025(JVFE)-M. Ferguson, chercheur en biologie, avait été recruté en 2023 après un seul séjour en Chine. La délégation de la prestigieuse Académie chinoise des sciences voulait le sonder afin de savoir comment améliorer l’environnement de recherche.

Selon lui, leur désir d’entendre l’avis d’« un inconnu venu des États-Unis » est emblématique de quelque chose de très important : « On sent qu’on est dans un environnement où la science compte vraiment, où elle avance et où elle attire de nombreux talents », dit-il.

Stephen Ferguson déplore le « rejet culturel » croissant de la science qu’il a ressenti aux États-Unis avant son départ. Il bénéficie de cinq sources de financement en plus de son salaire, qui est supérieur à celui qu’il touchait aux États-Unis. « Ils rendent ça facile de dire oui », dit-il au sujet de ses collègues et patrons chinois.

M. Ferguson est loin d’être le seul scientifique américain à dire oui.

Chercheur dans un laboratoire de la société pharmaceutique chinoise Sinovac à Pékin

Direction Chine

Depuis une dizaine d’années, de nombreux universitaires, dont beaucoup ont de la parenté en Chine, ont traversé le Pacifique, attirés par l’ambition de Pékin de devenir une superpuissance scientifique.

Or, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche donne des ailes à ce mouvement. Son administration a sabré des milliards dans le financement de la science, annulé des subventions aux plus prestigieuses universités américaines, révoqué des visas d’étudiants étrangers et augmenté le coût du visa H-1B des travailleurs hautement qualifiés.

Les coupes dans la science et la surveillance accrue des scientifiques d’origine chinoise aux États-Unis aident Pékin à attirer les meilleurs talents et à consolider sa position de pôle scientifique mondial.

Quand Stephen Ferguson, un New-Yorkais de 35 ans, est entré dans une salle de conférence à Shenzhen, en juin, il a été surpris de trouver 50 chercheurs de la plus grande institution scientifique chinoise désireux de savoir s’il aimait son expérience professionnelle en Chine.

Depuis janvier, une cinquantaine de chercheurs d’origine chinoise en voie de titularisation ont quitté les États-Unis pour la Chine, selon des chercheurs de l’Université de Princeton ayant analysé des sources publiques et universitaires. Cela s’ajoute aux 850 chercheurs qui ont quitté les États-Unis depuis 2011.

Plus de 70 % de ces chercheurs travaillent dans les sciences, la technologie, le génie ou les mathématiques (STIM). Le phénomène est particulièrement marqué en génie et en sciences de la vie. Parmi les transfuges vers la Chine, cette année, on compte un éminent biologiste des National Institutes of Health, un statisticien de Harvard de renommée mondiale et un chercheur en énergies propres du département de l’Énergie des États-Unis.

Implications majeures

Cette migration scientifique a des implications majeures pour l’écosystème mondial de la recherche et la concurrence technologique États-Unis–Chine. Elle érode l’avantage concurrentiel des États-Unis et fait en sorte que la prochaine génération de vaccins ou de modèles d’intelligence artificielle sera probablement chinoise.

« Climat, santé ou autres domaines, les États-Unis sont de plus en plus sceptiques face à la science », constate Jimmy Goodrich, expert en science et technologie chinoises de l’Université de Californie. « En Chine, au contraire, la science est considérée comme une solution clé pour faire avancer le pays vers l’avenir. »

« Qui contrôle le talent contrôle l’avenir du monde », affirme l’économiste Zhao Yongsheng, de l’Université d’économie et de commerce international de Pékin.

La Chine finance massivement son opération charme : la Fondation nationale des sciences naturelles de Chine (NSFC), avec son budget annuel de 8 milliards US, consacre de plus en plus d’argent au recrutement. Les provinces, villes et universités déroulent le tapis rouge pour attirer les talents.

Pékin vient de lancer son visa K destiné aux jeunes talents étrangers dans le domaine des STIM. Ce visa suscite toutefois la controverse en Chine, surtout chez les jeunes diplômés qui peinent déjà à trouver un emploi dans un contexte économique difficile.

Les États-Unis conservent de nombreux avantages en tant que pôle de recherche mondial et continuent d’attirer les scientifiques ambitieux, mais la Chine progresse rapidement.

Il y a 20 ans, les États-Unis dépensaient près de quatre fois plus que la Chine en recherche et développement. En 2023, la Chine avait presque comblé l’écart, avec 917 milliards US, contre 956 milliards US pour les États-Unis.

Une question clé demeure : ce financement mènera-t-il à des percées scientifiques, étant donné l’environnement très contraignant dans lequel les chercheurs évoluent ?

Des milliards pour attirer les savants

Pékin cherche depuis longtemps à attirer les scientifiques, ceux nés en Chine, en particulier, grâce au très médiatisé « Programme des mille talents », dont les sommes incitent d’éminents universitaires à apporter leur expertise en Chine.

Le patriotisme et le désir de contribuer à la science chinoise ont motivé certains à revenir. Par exemple, Jun Liu, un statisticien de Harvard, a été nommé professeur titulaire à l’Université Tsinghua en septembre. « Je peux jouer un rôle plus important ici […] et élever le niveau de la recherche statistique en Chine », a-t-il déclaré.

Le chercheur Alex Liu a quitté les États-Unis après avoir fait son doctorat à l’Université d’Auburn sur les maladies propagées par les moustiques. En 2023, avant le retour de M. Trump au pouvoir, il a accepté un poste au Laboratoire de la Grande Baie à Shenzhen, un institut de recherche biomédicale soutenu par le gouvernement local. Il dirige aujourd’hui une équipe de plus de 10 personnes, dont les salaires sont en partie pris en charge par le gouvernement de Shenzhen.

Stephen Ferguson, le New-Yorkais, a travaillé avec Alex Liu aux États-Unis et est aujourd’hui postdoctorant dans son équipe.

Qui plus est, d’aucuns estiment que Washington pousse les scientifiques à partir. Jonathan Kagan, immunologiste de la Harvard Medical School, a assisté à une conférence à Suzhou en mai.

Il affirme que ses confrères chinois lui répétaient tous qu’ils espéraient que « Trump reste président à vie. C’est la meilleure chose qui puisse arriver à la science chinoise ».

Les scientifiques d’origine chinoise se sentent particulièrement visés. En 2018, sous Donald Trump, le gouvernement américain a lancé l’enquête « China Initiative » sur les chercheurs ayant des liens avec Pékin.

De nombreux scientifiques sino-américains, se sentant indésirables dans les universités américaines, sont partis, même après l’annulation de cette mesure sous Joe Biden en 2022.

Pas juste des Chinois

Ce ne sont pas seulement les scientifiques ayant de la parenté en Chine qui partent. Le nanoscientifique de Harvard Charles Lieber, une des cibles de la China Initiative, a été condamné en 2021 pour avoir omis de déclarer au fisc des revenus étrangers. En avril dernier, il est devenu professeur titulaire de l’École supérieure internationale Tsinghua de Shenzhen, l’antenne spécialisée dans les STIM de la prestigieuse Université de Pékin.

M. Lieber a refusé d’être interviewé à ce sujet, mais lors d’une cérémonie d’accueil en son honneur, il a déclaré être impatient de « transformer ses ambitions scientifiques en réalité ».

Même ceux qui ont longtemps été à l’abri des chocs financiers ou politiques en prennent note.

Le mathématicien australien Terence Tao, de l’UCLA, surnommé le « Mozart des mathématiques », a récemment perdu 26 millions US en subventions de la National Science Foundation. Ces subventions ont fini par être rétablies, mais M. Tao affirme que des universités chinoises l’ont contacté depuis pour le recruter.

Il n’avait jamais envisagé de quitter les États-Unis, où il vit depuis 30 ans, mais l’assaut contre l’enseignement supérieur l’amène à s’interroger sur la capacité des États-Unis de demeurer un chef de file sur le plan scientifique. « Je ne suis plus sûr de rien », dit-il.

C’est dans la ville universitaire de Shenzhen que se déploie l’ambition scientifique de la Chine.

Le pôle de Shenzhen

Des chercheurs du monde entier convergent vers ce village de pêcheurs devenu métropole technologique, avec ses installations de pointe et des campus universitaires en pleine expansion, richement financés et proches des entreprises les plus innovantes de Chine, comme le géant des télécommunications Huawei.

Selon Ouyang Zheng, doyen de l’École supérieure internationale Tsinghua de Shenzhen, la ville est un « nouveau moteur industriel » au carrefour de l’éducation et de l’industrie de pointe.

Cette université a été créée pour alimenter ce moteur. L’école, qui vise à tripler son corps professoral au cours de la prochaine décennie, favorise un environnement d’apprentissage novateur, comme celui d’une université américaine, et a attiré de nombreux universitaires ayant une expérience à l’étranger.

Environ 80 % des enseignants de l’établissement ont enseigné ou fait de la recherche à l’étranger, notamment M. Ouyang lui-même, qui est revenu en Chine en 2017 après une longue carrière en génie biomédical à l’Université Purdue, dans l’Indiana.

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