DAKAR,12 MARS 2026(JVFE)-L’Assemblée nationale du Sénégal a officiellement voté, le mercredi 11 mars 2026, un projet de loi visant à durcir considérablement la répression de l’homosexualité dans le pays.
Pour rappel , à l’origine de cette situation, deux affaires distinctes d’homosexualité et de pédocriminalité qui ont fait couler de salive et de sel.: d’une part, une série d’arrestations dans le cadre d’une enquête sur un réseau de pédocriminalité animé par un retraité français ; d’autre part, l’arrestation de douze hommes, dont deux célébrités, accusés notamment « d’actes contre nature » et de « transmission volontaire du VIH-Sida ».
27 hommes ont été arrêtés depuis le 9 février dernier. Dans ce contexte, le Premier ministre Ousmane Sonko avait annoncé mardi 24 février devant les députés avoir déposé un projet de loi durcissant l’article 319 du code pénal, qui punit déjà l’homosexualité d’un à cinq ans de prison : « Toute personne qui aura commis un acte contre nature sera punie d’un emprisonnement de cinq à dix ans », en plus d’une amende. Une nouvelle sanction est ajoutée pour « apologie de l’homosexualité », de trois à sept ans de prison. Le texte, transmis à l’Assemblée, a été soumis au vote des députés.
Le texte modifie le code pénal pour doubler les sanctions liées aux relations entre personnes de même sexe, qualifiées d’« actes contre nature » :
- Peines encourues : Les coupables risquent désormais de 5 à 10 ans de prison ferme, contre 1 à 5 ans auparavant.
- Circonstances aggravantes : La peine maximale est obligatoirement prononcée si l’acte est commis avec un mineur.
- Amendes : Des sanctions financières allant de 2 millions à 10 millions de francs CFA ont été introduites.
Nouvelles infractions et interdictions
- Criminalisation de l’apologie : Le texte prévoit des peines de 3 à 7 ans de prison pour toute personne ou organisation faisant l’apologie de l’homosexualité.
- Cible médiatique : Le ministre de la Culture a précisé que les films, livres ou émissions télévisées encourageant la « philosophie LGBT » sont désormais interdits.
- Portée politique : Ce projet de loi a été porté et défendu par le Premier ministre Ousmane Sonko, qui a affirmé vouloir protéger les « valeurs et coutumes » sénégalaises contre les influences extérieures.
- Étape finale : Pour entrer définitivement en vigueur, la loi doit encore être promulguée par le président Bassirou Diomaye Faye.
- Inquiétudes : Les défenseurs des droits humains dénoncent un climat d’homophobie croissant et une mise en danger de la communauté LGBT au Sénégal.
Dans un pays de la « Teranga » la répression de l’homosexualité s’est imposée comme un thème porteur.
Les préoccupations politiques du camp Sonko, arrivé au pouvoir en 2024 sur un discours souverainiste, rejoignent les soucis d’une opinion publique dans un état d’enthousiasme, de passion ou de colère très intense.
« Le premier ministre réagit à l’actualité, ce qui est normal », remarque Thierno Alassane Sall, député de l’opposition, qui n’a lui-même pas voté en faveur de la loi – pas par souci de défense des droits des homosexuels, explique-t-il, mais parce qu’il considère que la démarche est démagogique. L’élu fait référence à deux arrestations groupées réalisées par les autorités au début du mois de février, qui défraient depuis la chronique. Quatorze personnes, suspectées d’appartenir à un réseau pédocriminel remontant jusqu’à la France et visant de jeunes garçons, ont été interpellées le 8 février.
Ce que Tamsir Diop appelle « une chasse aux homosexuels » a déjà des conséquences sur la lutte contre le VIH-Sida. « Des TikTokeurs donnent les noms, numéros et mails de membres d’associations de lutte contre le VIH, explique un responsable du Réseau national des populations clés (RENAPOC), qui regroupe 37 associations constituées de populations vulnérables. On confond homosexualité et séropositivité, on ignore qu’une personne sous traitement, si elle est indétectable, ne transmet pas le virus. »
Comme d’autres acteurs de la lutte contre le VIH, Safiatou Thiam, secrétaire exécutive du Conseil national de lutte contre le sida du Sénégal (CNLS), a lancé un important travail de plaidoyer : « Notre stratégie pour les populations clés est une stratégie scientifiquement démontrée, incontournable. Au regard de la situation épidémiologique de notre pays, qui est de type concentrée — c’est-à-dire faible dans la population générale et élevée dans les groupes à hauts risques — ces groupes sont identifiés comme prioritaires pour les services de dépistage et de prise en charge. Aujourd’hui, la situation fait que la confiance de ces groupes envers les services de santé risque d’être rompue. »
Elle poursuit : « Nous craignons que ces services ne soient plus utilisés : ils vont refuser de se dépister, se retrouver en rupture de traitement par peur d’aller dans les structures chercher des médicaments et ne plus faire confiance au système de manière générale. Nous craignons que cela ait des répercussions sur l’évolution de la maladie. »
Tous s’inquiètent aussi de voir prospérer les idées fausses, en particulier sur la transmission du VIH. Le Dr Safiatou Thiam répète qu’une « personne qui prend son traitement et qui est indétectable ne transmet plus le virus ».
Le Premier ministre Ousmane Sonko a précisé lors de son discours que les acteurs de la santé ne sont pas concernés par le délit d’apologie de l’homosexualité. De quoi rassurer certains acteurs communautaires comme Ousseynou : « Les activités liées aux soins ne sont pas concernées par le durcissement, donc on va pouvoir continuer à travailler. »
D’autres sont moins optimistes : « C’est vrai qu’il y a ce que dit le Premier ministre, commente un militant LGBT sous couvert d’anonymat, mais il y a aussi la réalité, la façon dont la population interprète les choses. Et là, ça ne suffit pas à rassurer sur le terrain. »
Il suffit pour s’en rendre compte de se rendre au Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique (CRCF) de l’hôpital Fann de Dakar, un centre de référence en matière de lutte contre le VIH : les couloirs et la salle d’attente sont anormalement vides. « Les hommes surtout ont peur de venir et certains viennent cagoulés pour ne pas être reconnus », témoigne le Dr Rassoul Diouf, médecin de prise en charge.
Le Dr Khoudia Sow, médecin et anthropologue au CRCF, s’inquiète pour toutes les personnes vivant avec le VIH, pas seulement les hommes ayant des relations avec les hommes : « Beaucoup de patients nous appellent et nous disent leur peur, voire parfois leur psychose, d’avoir des soucis par rapport à la révélation de leur statut sérologique. Ce qui transparaît dans toutes ces craintes, c’est vraiment la rupture d’un lien de confiance et de sécurité. Les médias sénégalais ont publié les photos, noms et statut sérologique de personnes arrêtées. Je pense que c’est cet élément-là qui a eu un effet extrêmement péjoratif et qui a ravivé toutes ces craintes de divulgation. » Y compris pour les femmes, dont certaines viennent consulter cachées sous un voile et des lunettes noires.
Alors que le Sénégal a toujours été en pointe en Afrique dans la lutte contre le VIH-Sida, militants, associatifs et médecins partagent aujourd’hui la même crainte, résumée par le Dr Khoudia Sow : « Tout notre travail est basé sur la confiance ! Au Sénégal, la prévalence a été divisée par trois entre 2000 et 2026 grâce à tout ce travail-là. Maintenant, quand la répression augmente, la dissimulation augmente avec le risque que la prévalence VIH progresse, notamment dans les populations sur lesquelles les acteurs de santé publique n’auront plus la possibilité d’intervenir. Donc tout le dispositif mis en place risque de s’effondrer.
Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
