LONDRES — La Grande-Bretagne et l’Union européenne ont conclu lundi un nouveau pacte de défense et de sécurité, dans le cadre d’un vaste “reset” (“réinitialisation” en français) des relations entre Londres et Bruxelles après des années tendues durant le Brexit.

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, s’adresse à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et au président du Conseil européen, Antonio Costa, au cours d’une réunion entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, le 19 mai 2025. KIN CHEUNG / VIA REUTERS
Pour Keir Starmer, le Royaume-Uni est “de retour sur la scène internationale”, mais, chez lui, son compromis sur la pêche n’a pas plu à tout le monde.
Dans cet accord global conclu le jour d’un sommet majeur à Londres, les deux capitales ont également convenu de prolonger de douze ans, jusqu’en 2038, les droits de pêche généreux accordés aux flottes de l’UE dans les eaux britanniques.
Il s’agit d’une concession significative des Britanniques, après un lobbying intense de la France, et qui n’a pas manqué d’être immédiatement passée au crible au Royaume-Uni.
Les négociateurs ont travaillé tard dans la nuit de dimanche à lundi pour parvenir à un accord avant le sommet de Londres à Lancaster House.
En matière de défense, l’accord ouvre la voie à la participation du Royaume-Uni à un programme d’achats communs d’armement européen, un point convoité par les Britanniques qui possèdent une industrie de défense lucrative.
Toutefois, d’autres négociations seront nécessaires pour que le Royaume-Uni ait effectivement accès au programme de réarmement SAFE de l’UE, d’un montant de 150 milliards d’euros. Les contributions budgétaires de Londres étant le prix d’entrée.
S’exprimant tout sourire lors d’une conférence de presse aux côtés du président du Conseil européen, António Costa, et de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré lundi midi : “Mesdames et Messieurs, le Royaume-Uni est de retour sur la scène internationale, travaillant avec nos partenaires, concluant des accords qui feront croître notre économie et mettront plus d’argent dans les poches des travailleurs.”
António Costa et Ursula von der Leyen ont tous deux fait l’éloge de “dear Keir” et parlé d’un nouvel esprit de coopération entre Bruxelles et Londres, la présidente de la Commission affirmant : “Ce sur quoi nous nous sommes mis d’accord aujourd’hui est historique. Cela va vraiment changer les choses pour les citoyens du Royaume-Uni et à travers notre Union.”
“Mais le message que nous envoyons au monde aujourd’hui est tout aussi important, sinon plus. C’est un message qui montre, qu’en cette période d’instabilité mondiale et alors que notre continent est confronté à la plus grande menace qu’il ait connue depuis des générations, nous, en Europe, restons unis.”
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A ce titre, le pacte de sécurité et de défense formalise la coopération entre les deux parties dans des domaines tels que la guerre hybride, la cybersécurité, la résilience des infrastructures et la sécurité maritime.
Mais Ursula von der Leyen a clairement indiqué qu’il y avait encore du chemin à parcourir, décrivant le pacte de lundi comme étant seulement “le premier pas vers la participation du Royaume-Uni au programme européen d’investissement dans la défense” et dénommé SAFE. “Nous avons besoin d’une deuxième étape, mais ces achats communs dont nous avons discuté amélioreront notre état de préparation, combleront les lacunes militaires que nous avons, et augmenteront […] notre interopérabilité lorsque nos forces armées partiront en mission ensemble”, a-t-elle souligné.
Européens et Britanniques ont notamment conclu un partenariat concernant la défense et la sécurité, trouvé un compromis pour assouplir certaines barrières commerciales, et prolongé un accord sur la pêche. Selon Downing Street, ces mesures doivent apporter « près de 9 milliards de livres [10,7 milliards d’euros] à l’économie britannique d’ici à 2040 ».
Le dirigeant travailliste a salué un « nouveau partenariat stratégique adapté à notre époque, qui apportera des avantages réels et tangibles en matière de sécurité, d’immigration clandestine, de prix de l’énergie, d’agroalimentaire, de commerce, entre autres domaines ». « Nous tournons une page et ouvrons un nouveau chapitre, qui est si important en ces temps où nous voyons monter les tensions géopolitiques », a affirmé, de son côté, la cheffe de l’exécutif européen.
A son arrivée au pouvoir en juillet 2024, Keir Starmer avait promis de « réinitialiser » les relations avec l’UE, après des années de tensions liées au Brexit, qui a eu lieu le 31 janvier 2020, entre les Vingt-Sept et les précédents gouvernements conservateurs. Depuis, la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine et le risque d’un désengagement américain du continent européen ont conforté Londres et Bruxelles dans leur volonté de rapprochement en matière de défense.
Ce nouveau partenariat sur la défense et la sécurité permettra au Royaume-Uni de participer à des réunions ministérielles de l’UE et de rejoindre certaines missions militaires européennes. Il ouvre également l’accès des entreprises britanniques au futur programme européen, doté de 150 milliards d’euros, visant à développer la base industrielle de défense au sein de l’UE.
En ce qui concerne le dossier épineux de la pêche, particulièrement sensible pour la France, Londres et les Vingt-Sept ont reconduit l’accès des pêcheurs européens aux eaux britanniques – qui devait expirer en 2026 – jusqu’à 2038. En contrepartie, les Britanniques pourront exporter plus facilement leurs produits alimentaires vers le marché européen, grâce à un « alignement dynamique et rapide » du Royaume-Uni sur les règles sanitaires européennes.
D’autres accords en perspective
Outre la défense, les deux parties ont signé une “convention d’entente” listant les sujets sur lesquels elles souhaitent améliorer leurs relations dans les mois à venir. Elles ont convenu de travailler à des accords sur l’énergie, la réglementation de l’agroalimentaire, le climat, les migrations et la sécurité, ainsi que sur la mobilité des personnes. Ursula von der Leyen a déclaré aux journalistes lundi qu’elle espérait que ces négociations seraient conclues dans “quelques semaines”.
Le projet le plus ambitieux concerne peut-être l’énergie : les deux parties ont convenu que le Royaume-Uni rejoindrait effectivement le marché unique de l’électricité et suivrait les réglementations bruxelloises, sous le contrôle de la Cour de justice de l’Union européenne, ce qui pourrait déclencher la colère des eurosceptiques à Londres.
“Nous avons décidé d’étudier la participation du Royaume-Uni au marché européen de l’électricité”, a indiqué Ursula von der Leyen. Bruxelles et Londres ont, a-t-elle ajouté, “convenu de travailler à lier nos systèmes d’échange de quotas d’émission”, c’est-à-dire leurs marchés du carbone.
Des accords similaires seront négociés sur les règles sanitaires et phytosanitaires (SPS), ce qui permettrait de réduire considérablement les formalités administratives dans les ports de la Manche et à la frontière de l’Irlande du Nord, facilitant ainsi les échanges commerciaux.
Cinq ans après le Brexit, le Royaume-Uni et l’UE concluent un « nouveau partenariat stratégique » sur la sécurité, la défense et les échanges commerciaux
Londres et l’Union européenne vont également prolonger jusqu’en 2038 leur accord permettant aux bateaux européens de pêcher dans les eaux britanniques, et réciproquement.
Selon le D C E document de la convention d entente publié lundi, l’accord permettrait à la “grande majorité” de produits d’origine animale ou végétale de circuler entre le Royaume-Uni et l’UE sans les certificats ou les contrôles actuellement requis. Ces avantages s’appliqueront également à la circulation des marchandises entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, confirme le document.
L’accord sera soumis à un “mécanisme de règlement des différends avec un jury d’arbitrage indépendant qui garantit que la Cour de justice de l’Union européenne est l’autorité ultime pour toutes les questions relatives au droit de l’Union européenne”. De quoi potentiellement irriter les pro-Brexit. Et même faire hausser les sourcils dans les cercles travaillistes, étant donné que Keir Starmer insiste sur le fait que le Royaume-Uni sera un “rule-maker” plutôt qu’un “rule-taker”, autrement dit, qu’il fera les règles plutôt que de les subir.
Les détenteurs de passeports britanniques ne seront pas confrontés à un obstacle juridique les empêchant d’utiliser des guichets électroniques, plus rapides lorsqu’ils prennent un vol au départ d’un aéroport de l’UE, une décision qui va à l’encontre de l’un des signes les plus visibles du Brexit.
Une thématique, listée dans le document, où les progrès sont moins évidents est celle de la mobilité des jeunes, qui est un sujet brûlant — et une priorité de Bruxelles. Un diplomate de l’UE a décrit son état d’avancement de “travail en cours”.
Les deux parties ont décidé d’entamer des discussions sur les moyens d’améliorer la mobilité des travailleurs, une demande importante des entreprises de part et d’autre de la Manche. Mais aussi sur la réintégration du Royaume-Uni dans le programme d’échange d’étudiants Erasmus+.
Keir Starmer a précisé que tout projet de mobilité des jeunes serait “assorti de tous les délais, plafonds et exigences en matière de visas appropriés”, bien qu’un tel plafond soit absent du document approuvé.
Le « reset » de Sir Keir Starmer reste un Brexit dur. Il faudra l’assouplir.
Les partisans et les adversaires de l’accord , conclu cette semaine entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne ont fait des déclarations largement exagérées à son sujet. Sir Keir Starmer l’a qualifié d’historique et de début d’une nouvelle ère. Les opposants du Premier ministre l’ont accusé de trahir le Brexit, voire de l’avoir complètement anéanti. En réalité, l’accord réduit, de manière raisonnable, quoique modeste, certaines des pires frictions commerciales apparues après la sortie du Royaume-Uni de l’ UE il y a cinq ans. Il ajoute également un nouveau pacte pour travailler ensemble à la reconstruction des défenses de l’Europe, une tâche urgente compte tenu de l’agression russe et des tergiversations américaines. Mais ce « reset » n’est ni historique ni une trahison.
Le gouvernement britannique souhaite réduire le solde migratoire vers le Royaume-Uni et craint que l’adoption d’un tel programme n’entraîne un afflux de jeunes Européens, et que cela se répercute dans les statistiques officielles.
Un accueil chahuté à Londres
Au Royaume-Uni, les ministres ont inondé les ondes tôt lundi matin pour saluer l’accord, alors que son contenu commençait à être examiné de plus près, en particulier en ce qui concerne la pêche.
Keir Starmer a rapidement fait face à des questions des journalistes lui demandant s’il avait “vendu” les pêcheurs britanniques pour conclure un accord plus large.
Le Premier ministre britannique a répliqué en présentant l’assouplissement prévu des contrôles SPS comme bénéficiant directement aux pêcheurs qui exportent vers l’UE. Pour tenter de faire plus facilement passer la pilule, il a aussi promis 360 millions de livres de nouveaux investissements dans “notre industrie de la pêche pour l’aider à tirer profit” de l’accord.
Ses détracteurs ne l’ont pas avalée.
Le parti pro-Brexit, Reform UK, de Nigel Farage — qui progresse dans les sondages et a réalisé une percée aux élections locales — a mis en garde contre une “capitulation”, tandis que la cheffe de file des conservateurs, Kemi Badenoch, a renchéri : “Douze ans d’accès aux eaux britanniques, c’est trois fois plus long que ce que voulait le [gouvernement]. Une fois de plus, nous sommes en train de devenir un rule-taker de Bruxelles.”
Un porte-parole du Parti travailliste a répondu à la droite : “C’est de l’hypocrisie pure et simple. Nous n’avons aucune leçon à recevoir des conservateurs qui ont vanté leur accord et qui critiquent maintenant le nôtre.”
En vertu de ce nouvel accord, le ministre britannique des Affaires étrangères, David Lammy, et la haute représentante de l’UE, Kaja Kallas, discuteront une fois par semestre, en plus des échanges réguliers sur la Russie et l’Ukraine, les menaces hybrides et les Balkans occidentaux, selon l’un des diplomates.
Plus de cinq ans après le Brexit, l’Union et le Royaume-Uni ont signé aujourd’hui à Londres un accord qui devrait permettre aux deux partenaires « d’ouvrir un nouveau chapitre » dans les relations bilatérales, selon un responsable européen.
- En matière de défense et de sécurité, les deux pays mettront en place des « Dialogues politiques » semestriels sur les affaires étrangères et la sécurité, ainsi qu’un rendez-vous annuel sur la défense.
- Une coopération accrue dans les échanges d’informations concernant l’espace, la cybersécurité et ce que la Russie, l’Iran et d’autres pays utilisent comme « flotte fantôme » pour contourner les sanctions sera également mise en place.
- L’accord ouvre également la voie à l’accès par les entreprises britanniques au fonds « SAFE », financé par un prêt européen de 150 milliards d’euros pour l’achat d’équipements militaires produits dans les États membres ou les États ayant un partenariat de sécurité avec l’Union européenne.
L’Union et le Royaume-Uni s’engagent à travailler ensemble pour développer un programme visant à favoriser la mobilité des jeunes ainsi qu’à intégrer Londres dans le cadre du programme européen Erasmus+, qui renforce les échanges universitaires entre étudiants et enseignants.
- Sur la question de l’utilisation par les Britanniques des portiques électroniques dans les aéroports européens — qui permettent de raccourcir la durée d’attente —, le document note « qu’il n’y aura aucun obstacle juridique à l’utilisation de ces portes par les ressortissants britanniques », et précise que les échanges sur le sujet se « poursuivront ».
- La réintégration du Royaume-Uni dans le système européen d’échange de quotas d’émission fait elle aussi l’objet d’une déclaration d’intention, les deux parties « partageant l’avis qu’un lien opérationnel entre les marchés du carbone permettrait de résoudre bon nombre des problèmes soulevés en matière de commerce et de conditions de concurrence équitables ».
- L’accord comprend également un volet portant sur l’immigration, présentée comme une « priorité absolue » pour Starmer.
- Le document « met l’accent sur la poursuite des travaux visant à trouver des solutions pour lutter contre l’immigration clandestine, notamment en ce qui concerne les retours et l’engagement commun de lutter contre les traversées de la Manche ». Il inclut notamment un « partage des meilleures pratiques » sur des « questions clefs » comme l’expulsion de migrants vers des pays tiers .
- Enfin, le Royaume-Uni prolonge de 12 ans, jusqu’en 2038, les droits de pêche européens dans les eaux britanniques .
- Ce volet est largement critiqué par les syndicats de pêcheurs et par l’opposition, notamment le leader de Reform UK Nigel Farage.
Le communiqué signé à l’issue de la réunion d’aujourd’hui a été négocié jusqu’à la dernière minute, après que les États membres, notamment la France, ont demandé au Royaume-Uni des concessions en matière de pêche et sur la mobilité des jeunes. Une version précédente de l’accord indiquait la volonté d’approfondir les liens dans des domaines tels que la sécurité, l’énergie et le commerce des produits agroalimentaires, ce qui impliquerait un alignement dynamique de Londres sur les normes européennes et un rôle dans la résolution d’éventuels litiges de la Cour de justice de l’Union.
- Le communiqué signé d’aujourd’hui note une volonté des deux parties à parvenir à un accord qui permettrait à la « grande majorité » des exportations agroalimentaires vers l’Union d’être effectuées sans contrôles ni certificats.
- Selon une étude de Frontier Economics, un accord plus large avec l’Union, qui inclurait un alignement dynamique sur les normes européennes pour le commerce des biens, ajouterait entre 1 % et 1,5 % au PIB britannique (l’accord de libre-échange avec l’Inde, par exemple, ne devrait contribuer qu’à hauteur de 0,1 % du PIB d’ici 15 ans) .
Dans un entretien avec The Guardian, la chancelière de l’Échiquier, Reeves, avait déclaré vendredi 16 mai que le sommet marquait « un pas vers un partenariat plus profond et durable avec l’Europe » et qu’« il y aura d’autres domaines dans lesquels nous pourrons faire plus à l’avenir »
- Elle a toutefois précisé que les lignes rouges quant au marché unique, à l’union douanière et au retour à la libre circulation resteraient inchangées.
Fodé Cissé Rédacteur en Chef et Directeur de Publication
NB :Mes confrères Annabelle et Jean-Christophe Catalon ont contribué a cet article

