DAKAR, 03 AOUT 2026 (JVFE)—L’épidémie d’Ebola qui frappe la République démocratique du Congo (RDC) est officiellement devenue la plus rapide et la deuxième plus importante de l’histoire, surpassant la crise majeure de 2018-2020. En date du 1er août 2026, les autorités dénombrent 3 748 cas confirmés et 1 657 décès. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a élevé cette crise au rang d’urgence sanitaire mondiale et s’inquiète d’un rythme de transmission qualifié d’« exceptionnel ».
Quelques semaines avant la déclaration d’une épidémie d’Ebola dans la province de l’Ituri, le Dr Yves Tibamwenda, directeur médical de l’hôpital universitaire de Bunia, avait commencé à avoir des suspicions. De plus en plus de patients présentaient de fortes fièvres, et le nombre de décès était supérieur à la normale. Lui et son équipe ignoraient encore qu’ils se trouvaient déjà en première ligne d’une épidémie d’Ebola, sans que les mesures essentielles de prévention et de contrôle des infections (PCI) aient été renforcées.
« Lorsqu’il n’y a pas d’épidémie, la PCI peut être un peu négligée, » explique-t-il. « Et c’est ce qui a conduit à tant de contaminations parmi les soignants. »
Le Dr Tibamwenda lui-même n’a pas été épargné. Après avoir développé une fièvre, il a été testé positif à Ebola, quelques jours seulement après la déclaration officielle de l’épidémie. « Il y avait beaucoup de panique, tant parmi le personnel qu’au sein de ma famille, » raconte-t-il. « Contrairement à aujourd’hui, où un traitement précoce offre des chances de guérison, dans la première semaine après la déclaration de l’épidémie, plusieurs membres du personnel sont décédés. En tant que médecin, je savais exactement ce que c’était. Sur le plan émotionnel, j’étais très abattu. Mais l’équipe médicale a été très efficace, et une semaine plus tard, j’ai été testé négatif. »
Avec des patients et des membres du personnel de l’hôpital infectés, il était urgent de freiner la propagation du virus en mettant en œuvre des mesures de PCI adaptées. Dans les hôpitaux de Bunia, en partenariat avec les équipes médicales gouvernementales, les experts de l’OMS ont procédé en collaboration avec les autorités sanitaires nationales et le personnel médical, d’abord à une évaluation des dispositifs existants, puis à l’identification rapide des lacunes et ont enfin mis en place des mesures correctrices pour protéger les patients et les soignants.
« Ce que j’ai vu au début de l’épidémie est très différent de ce que je vois aujourd’hui, » explique le Dr April Baller, responsable en charge de la PCI, de l’eau, assainissement et hygiène au sein du Programme des urgences sanitaires de l’OMS. « Il y avait de nombreux risques, tant pour les soignants que pour les autres patients : absence d’espaces adaptés, manque de sanitaires attenants, mauvaise organisation des flux de circulation dans l’établissement, pénurie de matériel. Les équipements de protection individuelle n’étaient pas disponibles, l’hygiène des mains était peu pratiquée. Tous ces éléments essentiels pour protéger les soignants tout en continuant à traiter les patients faisaient défaut. »
Depuis, les équipes de l’OMS évaluent la capacité des centres de santé en matière de PCI et les soutiennent dans la mise en œuvre de mesures telles que le dépistage obligatoire à toutes les entrées, le triage et l’isolement des patients suspects, ainsi que l’utilisation correcte des équipements de protection individuelle par les soignants. Le personnel non médical — agents d’entretien, hygiénistes, employés des morgues — a également été formé aux procédures essentielles et doté d’équipements de protection. Tous les employés sont formés à réduire la fréquence et la durée de toute exposition potentielle aux agents pathogènes.
À ce jour, les équipes PCI de l’OMS ont soutenu plus de 900 établissements de santé et formé plus de 1000 soignants.
Jean-Didier Lazo Calimini, superviseur eau, assainissement et hygiène pour la zone de santé de Bunia, a joué un rôle clé dans cette mobilisation. Dès le début de la réponse, lui et d’autres agents gouvernementaux ont sélectionné des superviseurs pour chaque zone de santé, mis en place des équipes de décontamination et utilisé les fournitures disponibles pour commencer immédiatement le travail. L’OMS a appuyé la formation des superviseurs et des hygiénistes, et fourni des kits de décontamination ainsi que d’autres matériels.
Jean-Didier et ses équipes interviennent dans toute la ville, y compris à Kigonze, un site accueillant des dizaines de milliers de personnes déplacées par le conflit qui dure depuis des décennies. La promiscuité et le manque de services essentiels — eau potable, hygiène et autres besoins de base — font accroître les risques en matière de santé. «Il s’agissait de transmettre les compétences nécessaires afin que chacun puisse jouer son rôle pour en finir avec cette maladie, » explique Jean-Didier. « La réponse exige que tout le monde soit formé. Il s’agit de faire en sorte que la prévention et le contrôle des infections deviennent partie intégrante de notre culture, afin que chacun puisse se protéger. »
Le Dr Tibamwenda, désormais rétabli, a repris ses fonctions et effectue à nouveau ses tournées à l’hôpital universitaire de Bunia. Son établissement est aujourd’hui mieux préparé : des stations de lavage des mains sont installées partout, et la prise de température est obligatoire pour toute personne entrant dans l’hôpital. Le personnel, des médecins aux agents d’entretien, a été formé à la PCI, et les équipes gouvernementales locales effectuent des inspections régulières. « La maladie est là, et nous ne pouvons la contrôler qu’en travaillant ensemble », souligne le Dr Tibamwenda. « Nous respectons les mesures de PCI, en particulier dans les centres de santé. Et cela se répand de nos hôpitaux vers la communauté. Nous ne savons pas ce qui peut arriver, quelle autre épidémie peut surgir. Mais avec la PCI, nous pouvons prévenir presque toutes les épidémies. »

Les chiffres clés de l’épidémie
- Cas confirmés : 3 748 personnes infectées.
- Nombre de décès : 1 657 morts enregistrés.
- Taux de létalité : Élevé à 44,2 %.
- Sous-estimation : L’OMS redoute que le bilan réel soit deux à quatre fois plus élevé.
[Évolution fulgurante depuis l’alerte du 15 mai 2026]
Mai 2026 : Déclaration officielle en Ituri ──> Juillet 2026 : +2 000 cas ──> Août 2026 : +3 700 cas
Une extension géographique dans l’Est du pays
L’épidémie s’est étendue à cinq provinces de la RDC, touchant désormais 49 des 140 zones de santé de la région :
- L’Ituri : Épicentre absolu, concentrant près de 90 % des infections.
- Le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uele et la Tshopo : Également touchés par des cas importés.
- À l’international : L’OMS a géré des cas exportés en Ouganda (pays désormais déclaré hors de danger le 28 juillet 2026) ainsi que des évacuations sanitaires de médecins en Europe.
Pourquoi la riposte médicale est-elle distancée ?
- Une souche rare sans traitement : Le virus responsable est la souche Bundibugyo. Contrairement à la souche Zaïre, il n’existe pour elle aucun vaccin ni traitement approuvé. Des essais cliniques (menés par l’Université d’Oxford et Hilleman Laboratories) viennent seulement de débuter.
- Un retard de détection critique : Le virus a circulé incognito dans la ville minière de Mongbwalu dès janvier/février 2026, confondu avec d’autres pathologies ou dissimulé par des cliniques privées.
- Une insécurité chronique : Les conflits armés, notamment liés au groupe M23, provoquent des déplacements massifs de populations. Cela rompt les chaînes de suivi des cas contacts.
- Une rupture de confiance et épuisement : Des centres de traitement gérés par des ONG comme Médecins Sans Frontières (MSF) font face à la saturation, à des attaques violentes de communautés méfiantes, et à des grèves du personnel local pour salaires impayés.
Le plus récent bilan des autorités sanitaires du pays indique que plus de 3600 cas de contamination ont été recensés depuis le 15 mai, soit l’équivalent en quelques mois du nombre relevé en deux ans lors de l’épidémie la plus meurtrière de l’histoire du pays de 2018 à 2020.
Des données des Centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) américains indiquent qu’il avait fallu près de huit mois pour atteindre le seuil de 1000 cas, alors qu’il a été dépassé cette fois en 40 jours. Le cap des 2000 cas a été franchi en deux mois, là encore bien plus vite que lors d’épidémies précédentes (voir graphique).

Le nombre de décès imputables à l’espèce Bundibugyo du virus, pour lequel il n’existe actuellement aucun vaccin, monte aussi rapidement. On en comptait vendredi dernier 1556, tandis que 2300 morts avaient été recensés, de 2018 à 2020.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a prévenu à la mi-juillet que ses modèles suggéraient que le nombre de personnes touchées par le virus pourrait être « de deux à quatre fois » plus important que ne l’indiquent les statistiques officielles.
Près de 90 % des cas ont été observés dans la province de l’Ituri. Le virus a aussi touché le Sud-Kivu et le Nord-Kivu et a été détecté plus récemment dans les provinces de Haut-Uele et Tshopo.

La Dre Carol Bottger, qui a terminé il y a quelques semaines une mission au Sud-Kivu pour Médecins sans frontières (MSF), note en entrevue que plusieurs facteurs contribuent à la propagation rapide du virus.
L’insécurité qui règne dans bon nombre des régions touchées en raison de l’action de groupes armés complexifie notamment le travail.
Les affrontements favorisent les déplacements de population, rendant difficiles l’isolement des personnes contaminées et le traçage de leurs contacts potentiels.
Le manque de confiance envers les autorités découlant d’années de conflit et la désinformation freinent aussi la lutte contre le virus.
Crise de confiance
La Dre Bottger dit avoir entendu à plusieurs reprises des villageois prétendre que le virus n’existe pas et que l’épidémie est une invention de personnes cherchant un moyen de faire de l’argent en favorisant un afflux de capitaux. Même les organisations non gouvernementales se retrouvent visées par ces idées conspirationnistes.
La méfiance existante explique pourquoi certaines personnes contaminées attendent trop longtemps avant de se présenter dans les centres aménagés pour les accueillir.
La travailleuse humanitaire de MSF dit avoir fait face à la mort d’un homme « qui est venu trop tard pour être sauvé » et qui a contaminé sa famille. Sa femme et leur jeune enfant ont survécu.

La Dre Carol Bottger, qui a travaillé pour Médecins sans frontières en RDC
Un frère a par ailleurs pris la fuite après quelques jours dans un centre de traitement avant d’être retrouvé. Des dizaines de personnes potentiellement infectées ont dû être suivies après un traçage exhaustif.
Réaliser un tel exercice dans la province de l’Ituri, où les cas de contamination confirmés se comptent par milliers, devient rapidement impossible, dit-elle.
La question de la mise en terre des personnes mortes du virus est un autre enjeu de taille, note la médecin généraliste qui travaille normalement au Québec en santé publique.
Les protocoles de sécurité requis pour disposer des corps sans risquer de nouvelles contaminations peuvent être difficiles à concilier avec les pratiques rituelles de certaines communautés.
Des médias ont rapporté plusieurs évènements violents visant le personnel médical et parfois même des centres de traitement.
Une « tempête parfaite »
L’existence de crises sanitaires parallèles à celles suscitées par le virus Ebola représente un autre défi pour les autorités.
Mme Bottger, qui avait été envoyée au Liberia lors d’une précédente épidémie d’Ebola, relate que des efforts importants avaient dû être mis en œuvre à l’époque pour éviter que les centres aménagés pour lutter contre le virus soient submergés par des patients souffrant de paludisme.

Travailleurs de la santé désinfectant un corbillard au centre de traitement de l’Ebola de l’Hôpital général de Bunia, dans la province de l’Ituri, le 22 juillet dernier
Dans un communiqué paru il y a quelques jours, MSF prévenait que la saison des pluies qui approche va entraîner en RDC une recrudescence des cas de paludisme en « ajoutant une pression supplémentaire sur un système déjà débordé ».
François Audet, spécialiste des questions humanitaires rattaché à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), estime que la crise dans le pays africain représente une « tempête parfaite » et requiert une action plus importante de la communauté internationale.
Les compressions à l’aide au développement imposées par les États-Unis et plusieurs autres pays occidentaux ont eu pour effet, note M. Audet, de limiter les ressources disponibles à un moment critique et compliquent la recherche du financement requis pour prendre le dessus sur le virus.
L’OMS a récemment déclaré qu’elle n’avait reçu que 40 % de l’enveloppe demandée à cette fin.

PHOTO DIEUDONNE DIROLE
Bénévoles du Programme alimentaire mondial de l’ONU préparant un service de repas, au centre de traitement de l’Ebola de Rwampara, dans la province de l’Ituri, mercredi dernier
La décision de pays comme le Canada, qui a décidé de bloquer l’entrée au pays de personnes ayant séjourné récemment en RDC, n’aide pas non plus.
Elle a pour effet d’« isoler plus encore » une population éprouvée en freinant les allées et venues de travailleurs humanitaires sans présenter d’intérêt véritable en matière de sécurité sanitaire, juge M. Audet.
La Dre Bottger, qui terminait vendredi une période d’isolement de trois semaines à sa résidence, n’entend pas se détourner de la RDC pour autant.
« Si la crise perdure, je vais discuter avec mes collègues pour voir si je peux y retourner », souligne-t-elle.
Voici les dernières directives de l’OMS concernant les voyages, ainsi qu’un point complet sur la course historique aux vaccins actuellement engagée contre la souche Bundibugyo.
Recommandations de voyage de l’OMS
L’OMS applique des règles strictes pour endiguer la panique économique tout en sécurisant les frontières :
- Pas de restrictions générales : L’OMS déconseille fermement le blocage général des frontières ou l’interdiction globale de voyager vers la RDC. Ces mesures sont inefficaces et bloquent l’arrivée du matériel médical.
- Éviter les zones épidémiques : Il est formellement recommandé de renoncer à tout voyage non essentiel vers les provinces de l’Est de la RDC, en particulier l’Ituri, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
- Contrôles renforcés aux frontières : Des postes de surveillance sanitaire filtrent les voyageurs aux points d’entrée et de sortie des zones touchées. Tout passager présentant une fièvre inexpliquée fait l’objet d’un isolement immédiat.
- Mesures strictes pour les voyageurs sur place : Éviter tout contact avec les fluides corporels de personnes malades, ne pas assister à des rites funéraires locaux et éviter le contact avec la faune sauvage (viande de brousse).
Avancement des essais vaccinaux (Souche Bundibugyo)
Le vaccin standard contre Ebola (Ervebo) cible uniquement la souche Zaïre et s’avère inefficace ici. Une alliance scientifique mondiale s’est donc mobilisée en urgence :
Le vaccin d’Oxford / Serum Institute of India (ChAdOx1 BDBV)
- Statut : Essais cliniques humains de Phase I lancés le 13 juillet 2026.
- Déploiement : Testé sur 50 volontaires sains au Royaume-Uni pour évaluer la sécurité. Il utilise la même technologie (vecteur viral) que le vaccin Oxford/AstraZeneca contre le COVID-19.
- Logistique : Le Serum Institute of India a déjà produit 4 000 doses expérimentales prêtes à être expédiées. Des tests en conditions réelles en Ouganda et en RDC suivront dès le feu vert réglementaire.
Le vaccin rVSV (IAVI / Hilleman Laboratories / Merck)
- Statut : Entrée imminente en production industrielle pour les essais cliniques.
- Soutien : Financé à hauteur de 8,5 millions de dollars par la CEPI (Coalition for Epidemic Preparedness Innovations).
- Technologie : Conçu par l’IAVI, il s’appuie sur la plateforme rVSV, celle-là même qui a permis de vaincre l’épidémie d’Ebola Zaïre par le passé. Hilleman Laboratories prépare des dizaines de milliers de doses d’ici la fin de l’année 2026.
Les autres pistes (Moderna et traitements)
- Moderna : La CEPI a injecté 50 millions de dollars pour développer en parallèle une version ARNm spécifique à la souche Bundibugyo.
Traitements de secours en RDC : Faute de vaccins validés, l’OMS a autorisé l’essai clinique « PARTNERS » en Ituri. Les malades y reçoivent des antiviraux expérimentaux, notamment le Remdesivir et l’anticorps MBP134.
Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
