L’éditorial de Fodé Cissé : «  Le Joola : 24 ans après, le devoir de mémoire face au poids des silences »

Par Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE

Vingt-quatre ans après la pire tragédie maritime de l’histoire du Sénégal, le souvenir des victimes du Joola balance toujours entre le soulagement du mémorial de Ziguinchor et l’amertume des promesses non tenues. Chronique d’une mémoire qui refuse l’oubli.

Près d’un quart de siècle s’est écoulé depuis cette nuit fatidique du 26 septembre 2002. Au large des côtes gambiennes, l’océan Atlantique engloutissait bien plus qu’un navire : il emportait avec lui 1 863 vies officielles, et plus de 2 000 trajectoires humaines selon les estimations qui hantent encore nos consciences. Le naufrage du Joola demeure une blessure ouverte au cœur de la République, le miroir douloureux de nos défaillances collectives.

Aujourd’hui, alors que le Sénégal se recueille, l’émotion ne s’est pas émoussée. La douleur des familles reste intacte. Certes, des pas de géant ont été franchis sur le plan symbolique. Le majestueux Musée Mémorial National Le Joola, érigé sur les berges du fleuve Casamance à Ziguinchor, s’élève désormais comme un rempart de béton contre l’amnésie. Ses salles, ses reliques et ses hélices exposées au ciel rappellent aux générations présentes le prix de l’insouciance.

L’impératif moral du renflouement

Pourtant, un mémorial, aussi somptueux soit-il, ne saurait suffire à clore le deuil national. Un édifice ne remplace ni la justice, ni les rituels d’adieu. Vingt-quatre ans plus tard, la blessure saigne encore de ses questions restées sans réponse.

La revendication des familles pour le renflouement de l’épave et la récupération des ossements piégés dans les abysses n’est pas une simple exigence logistique ; c’est un impératif moral et spirituel. Pour que les morts reposent en paix, et pour que les vivants puissent enfin entamer leur reconstruction, le Sénégal se doit d’offrir des sépultures dignes à ses enfants. De même, la gestion de ce nouveau sanctuaire rappelle que la mémoire du Joola appartient d’abord à ceux qui ont tout perdu, et non aux seuls agendas officiels. Les familles réclament un accès libre et une place au comité de gestion ; l’État serait bien inspiré de leur accorder.

Le prix du « Plus jamais ça »

Se souvenir du Joola, ce n’est pas seulement pleurer le passé. C’est interroger notre présent. Ce drame est né de la surcharge, de la négligence, du compromis avec les règles de sécurité et du fatalisme. Vingt-quatre ans après, nos routes, nos pirogues de migration et nos transports publics respectent-ils toujours la valeur sacrée de la vie humaine ?

Rendre véritablement hommage aux victimes du Joola, c’est faire en sorte que le « Plus jamais ça » prononcé au lendemain du naufrage devienne une réalité quotidienne, gravée dans le marbre de nos comportements civiques et étatiques. Le fleuve Casamance continue de couler, paisible. Mais sous sa surface, comme dans le cœur de chaque Sénégalais, le souvenir des disparus exige justice, vérité et dignité. Nous leur devons bien cela.

« Se taire, c’est se faire complice. » – Voltaire

« J’ai juré de ne jamais me taire quand et où des êtres humains endurent la souffrance et l’humiliation. Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté. » – Elie Wiesel

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *