DAKAR, 08 OCTOBRE 2026 (JVFE)—L’Union africaine (UA) a officiellement lancé le 7 octobre 2026 à Port-Louis (Maurice) sa propre agence de notation financière, l’Agence africaine de notation de crédit (Africa Credit Rating Agency, AfCRA).
La cérémonie de lancement de l’Africa Credit Rating Agency (AfCRA), une institution mandatée par l’Union africaine (UA), s’est tenue mercredi à Balaclava, dans le nord de Maurice.
Objectifs et enjeux
- Alternative aux géants mondiaux : L’AfCRA vise à contrebalancer la domination des trois grandes agences internationales (Fitch, Moody’s et S&P Global Ratings). Réduction du coût de la dette : L’UA dénonce des notations jugées trop sévères ou inadaptées qui font grimper artificiellement les primes de risque et le coût des emprunts pour les États africains. Selon l’OCDE, emprunter sur les marchés internationaux a coûté en moyenne 9 dollars par tranche de 100 dollars à l’Afrique en 2024, contre 4,70 dollars pour l’Asie émergente.
- Élargissement de la couverture : Actuellement, seuls 32 pays africains disposent d’une notation délivrée par l’une des trois grandes agences mondiales ; l’AfCRA souhaite intégrer les économies non couvertes en s’appuyant sur des données propres aux réalités du continent.
- Souvainreté financière : L’agence a été approuvée par les chefs d’État et de gouvernement de l’UA et portée avec le soutien du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP).
L’AfCRA se positionne sur une méthodologie novatrice pour se démarquer des géants américains, tout en cherchant à transformer en profondeur le financement du continent.
Avec son siège basé à Port-Louis, capitale mauricienne, l’AfCRA a été créée pour “renforcer la manière dont les Etats souverains, les entités sous-souveraines et les entreprises africains sont évalués et appréhendés sur les marchés financiers internationaux” grâce à de meilleures données, à une expertise accrue et à une meilleure prise en compte du contexte des risques de crédit en Afrique, afin de renforcer la voix de l’Afrique dans la gouvernance financière mondiale.
D’après l’UA, l’AfCRA, établie sous la supervision du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) de l’UA, est une entité indépendante financée par ses propres moyens et portée par le secteur privé. Les gouvernements ne peuvent pas détenir de parts dans l’agence, ce qui garantit son indépendance à l’égard de toute influence politique.
Les notations de l’AfCRA couvriront les Etats souverains, les entités sous-souveraines, les entreprises ainsi que les institutions publiques ou privées africains, et pourront également s’étendre à des entités non africaines, sous réserve de décisions de la direction.
Lors de la cérémonie de lancement, le président de la Commission de l’UA, Mahmoud Ali Youssouf, a déclaré que l’AfCRA visait à fournir aux investisseurs africains et internationaux, ainsi qu’aux partenaires économiques, “des études et analyses fiables sur les économies africaines”.
Il a indiqué que lorsque l’évaluation des risques était guidée par des “considérations politiques”, le coût élevé du capital qui en résultait pouvait entraver la capacité des investisseurs et des pays africains à investir dans les infrastructures, la santé, l’éducation, l’énergie et l’industrialisation, alors que les pays membres de l’UA sont confrontés à “de fortes pressions liées au service de la dette”.
Selon l’UA, le service de la dette extérieure de l’Afrique est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards de dollars en 2024, tandis que les paiements d’intérêts ont dépassé les dépenses publiques consacrées à la santé ou à l’éducation dans la plupart des pays. Dans ce contexte, l’agence vise à alléger ces pressions en renforçant la confiance des investisseurs et la transparence des marchés.
L’UA a également indiqué que seuls 32 pays africains disposaient d’une notation attribuée par les trois grandes agences internationales de notation de crédit, tandis que les autres n’étaient pas notés, ajoutant que l’AfCRA élargirait la couverture afin de permettre à davantage d’émetteurs africains d’accéder aux marchés de capitaux.
Cependant, M. Youssouf a précisé que l’AfCRA n’avait pas vocation à remplacer les agences internationales de notation de crédit existantes, mais à les “compléter” en apportant une “perspective supplémentaire axée sur l’Afrique”.
Les critères d’évaluation prévus par l’AfCRA
Contrairement aux agences traditionnelles souvent accusées d’appliquer des grilles trop rigides ou biaisées politiquement, l’AfCRA intègre des spécificités propres aux économies en développement :
- Prise en compte de l’économie informelle : Les agences occidentales se basent presque exclusivement sur les données fiscales et PIB officiels. L’AfCRA intègre l’impact réel et la résilience du secteur informel, qui représente une part immense de l’activité économique africaine.
- Contextualisation des risques politiques : L’agence souhaite neutraliser les critères subjectifs de “perception du risque” pour s’en tenir aux fondamentaux macroéconomiques stricts.
- Valorisation des données locales et des ressources : Elle s’appuie sur des données de terrain fournies en amont par des comités d’harmonisation institutionnels (banques centrales, ministères des Finances locaux) pour refléter la solvabilité réelle.
L’impact attendu sur les marchés obligataires africains
Le lancement de l’agence vise un rééquilibrage de l’architecture financière du continent à plusieurs niveaux :
| Axe d’impact | Effets concrets visés |
| Baisse du coût de la dette | En corrigeant le “biais négatif”, l’AfCRA veut compresser la prime de risque africaine. Le PNUD estime qu’une notation purement factuelle permettrait aux États d’économiser jusqu’à 75 milliards de dollars d’intérêts. |
| Inclusion financière | Elle va émettre des notes pour les 23 pays africains totalement ignorés par le modèle des Big Three, ainsi que pour 90 % des municipalités et entreprises locales, leur ouvrant l’accès aux marchés de capitaux. |
| Essor des monnaies locales | L’AfCRA va fortement développer les notations de crédit en monnaies locales, incitant les gouvernements à émettre des obligations domestiques plutôt que de s’endetter systématiquement en dollars ou en euros (réduisant le risque de change). |
Le défi ultime : Gagner la confiance des marchés internationaux
Le principal enjeu de l’AfCRA reste sa crédibilité auprès des investisseurs internationaux. Pour qu’un fonds d’investissement à New York, Londres ou Tokyo accepte sa notation, l’agence devra prouver sa totale indépendance commerciale vis-à-vis de l’Union africaine et être capable de distribuer de mauvaises notes lorsque la situation économique d’un État l’exige.
Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
