Dakar,11 Octobre 2025(JVFE)-Moody’s Ratings (Moody’s) a abaissé aujourd’hui la note d’émetteur à long terme et la note d’emprunt senior non garanti en devises du gouvernement du Sénégal de B1 à B3, et a modifié la perspective à négative. La note d’émetteur à court terme a été confirmée à Not Prime (NP). Ceci conclut la révision en vue d’une dégradation initiée lors de la décision de notation du 4 octobre 2024.
Cette dégradation est due aux indicateurs budgétaires nettement plus faibles révélés par la Cour des comptes du Sénégal. L’ampleur et la nature des écarts limitent considérablement la marge de manœuvre budgétaire du Sénégal et contribuent à des besoins de financement élevés, tout en révélant des lacunes significatives en matière de gouvernance passée. Les conclusions de la Cour estiment la dette de l’administration centrale à 99,7 % du PIB en 2023, soit environ 25 points de pourcentage de plus que les chiffres publiés précédemment dans les documents officiels et plus que les estimations de l’audit préliminaire du ministère des Finances conclu en septembre 2024. Par conséquent, le Sénégal est plus exposé aux chocs négatifs que nous ne l’avions estimé précédemment.
Les perspectives négatives reflètent les risques de baisse liés à la trajectoire budgétaire et aux liquidités publiques. Bien que le gouvernement vise un rythme ambitieux de réduction du déficit budgétaire et que la notation B3 repose sur la capacité du pays à maintenir la réduction de sa dette, la situation budgétaire et d’endettement, désormais très fragile, compliquera les efforts d’assainissement budgétaire. Bien que notre scénario de référence repose sur l’hypothèse d’un soutien éventuel du FMI, la concrétisation de possibilités de financement de marché plus limitées remettrait en cause la capacité du gouvernement à faire face à des besoins de financement bruts élevés.
Les plafonds de la monnaie nationale et de la monnaie étrangère du Sénégal ont été abaissés de Baa3 et Ba1 à Ba2 et Ba3 respectivement. Le plafond de la monnaie nationale est supérieur de quatre crans à la notation souveraine afin de tenir compte de l’influence modérée de l’État dans l’économie, ainsi que de l’impact atténuant de l’adhésion du Sénégal à l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) sur les déséquilibres extérieurs. Le plafond de la monnaie étrangère maintient un écart d’un cran avec le plafond de la monnaie nationale afin de refléter notre évaluation des risques limités de transfert et de convertibilité liés à la garantie du Trésor français sur l’ancrage du franc CFA à l’euro.
JUSTIFICATION DES NOTATIONS
JUSTIFICATION DU DÉCLASSEMENT À B3
LE RAPPORT D’AUDIT INDIQUE UNE DETTE NETTEMENT PLUS ÉLEVÉE
Le 12 février, la Cour des comptes du Sénégal a publié un rapport d’audit sur l’état des finances publiques. La Cour a estimé la dette de l’administration centrale à 99,7 % du PIB en 2023, soit environ 25 points de pourcentage de plus que les chiffres publiés précédemment. Ce rapport a révélé des différences importantes par rapport aux données publiées précédemment concernant la dette publique contractée auprès des banques locales et les tirages sur les prêts projets financés par des ressources extérieures. Les données relatives à la dette et au déficit du rapport sont supérieures à celles estimées lors d’un audit préliminaire de l’Inspection des finances publiques (IGF), une unité du ministère des Finances, dont les résultats ont été annoncés en septembre 2024. Suite à l’annonce des conclusions préliminaires de l’IGF, nous avons abaissé la note du Sénégal de Ba3 à B1 et avons engagé la révision à la baisse.
Les conclusions de la Cour indiquent une situation budgétaire nettement plus fragile que celle précédemment annoncée, même par rapport aux éléments que nous avons examinés précédemment. En prenant comme point de départ les données de la dette rapprochées par la Cour des comptes, nous estimons que le ratio d’endettement de l’administration centrale est passé de près de 100 % du PIB en 2023 à 107 % du PIB en 2024, reflétant le déficit budgétaire de 11,6 % du PIB estimé dans la loi de finances rectificative des autorités pour cette année-là. Ce ratio est nettement supérieur à la médiane de 49 % du PIB pour 2024, notée B, et figure parmi les plus élevés des marchés émergents et frontaliers à niveaux de richesse comparables.
VULNÉRABILITÉS ET RISQUES DE LIQUIDITÉ ACCRUES LIÉS À LA DETTE
La réduction de la dette à partir de ces niveaux sera un processus long, malgré de solides perspectives de croissance à moyen terme et l’objectif ambitieux du gouvernement en matière d’assainissement budgétaire, qui prévoit une réduction du déficit de 4,5 points de pourcentage du PIB cette année (à 7,1 % du PIB). Nous prévoyons que le ratio d’endettement commencera à baisser à partir de cette année, mais à un rythme progressif, pour rester proche de 100 % du PIB d’ici fin 2027. De plus, la trajectoire de la dette est sensible aux chocs découlant d’une croissance plus faible, d’un ralentissement de l’assainissement budgétaire ou de besoins d’emprunt plus élevés du secteur parapublic.
D’autres vulnérabilités liées à la dette se sont également accrues. La Cour a estimé la dette garantie à 2 300 milliards de francs CFA (11 % du PIB), soit quatre fois le montant précédemment déclaré dans les documents de la dette publique ; cela accroît les risques de passif éventuel pour le bilan de l’État.
La note B3 continue de prendre en compte l’adhésion du Sénégal à l’UEMOA, ce qui représente un soutien de crédit essentiel qui aide à contenir les risques découlant des niveaux élevés d’endettement en devises du pays et des vulnérabilités extérieures plus largement.
Français Les besoins de financement du gouvernement et les risques de refinancement associés sont également plus élevés que ce que nous avions évalué précédemment. Le budget 2025 intègre des besoins de financement bruts élevés d’environ 20 % du PIB pour cette année, dont 2 900 milliards de francs CFA (12,8 % du PIB) de paiements d’amortissement. Les paiements du principal du Sénégal resteront élevés au cours des prochaines années, reflétant en partie le remboursement de l’euro-obligation amortissable de 2028. L’encours de la dette auditée comprend 2 500 milliards de francs CFA (12,3 % du PIB) de dette due au secteur bancaire local, jusqu’à présent non déclarée en mars 2024, ce qui risque d’accroître les besoins de service de la dette dans les années à venir. La notation B3 suppose que les autorités se concentreront probablement sur le lissage du profil des échéances pour faire face aux risques de refinancement.
PREUVES DE DÉFICIENCES PASSÉES EN MATIÈRE DE GOUVERNANCE
Le rapport de la Cour des comptes relève de nombreuses déficiences dans la gestion du budget et du Trésor ainsi que dans la transparence des comptes budgétaires sous l’administration précédente, révélatrices de faiblesses significatives en matière de gouvernance passée. Il s’agit notamment d’un historique de dépenses extrabudgétaires et d’avances du Trésor non régularisées, d’une comptabilité incomplète des dépenses financées par des prêts projets et de l’important stock de dettes garanties jusqu’ici non déclaré. Le gouvernement a affirmé son engagement en faveur d’une plus grande transparence et d’une plus grande responsabilisation et a annoncé des mesures pour améliorer la gestion des finances publiques. La transparence et le niveau de détail des conclusions publiées par la Cour des comptes constituent un signe positif de la volonté de remédier aux défaillances passées en matière de gouvernance. Les efforts se concentreront sur le renforcement du contrôle des dépenses, du financement et des projets ; la réforme et l’unification de la gestion de la dette publique ; et l’amélioration de la fiabilité des informations sur les finances publiques. Compte tenu des déficiences désormais signalées par la Cour des comptes et de l’ampleur de l’effort, la mise en œuvre effective de ces réformes qui restaureront l’efficacité de la politique budgétaire du Sénégal au fil du temps sera probablement progressive.
JUSTIFICATION DES PERSPECTIVES NÉGATIVES
Français Les perspectives négatives reflètent les risques à la baisse liés à la trajectoire budgétaire et à la liquidité publique. Bien que le gouvernement vise un rythme ambitieux de réduction du déficit budgétaire – essentiel à la réduction de la dette et à la restauration de la marge de manœuvre budgétaire – la très faible situation budgétaire et de la dette compliquera les efforts d’assainissement budgétaire. Le budget 2025 et le cadre à moyen terme qui l’accompagne visent un déficit de 7,1 % du PIB cette année et une nouvelle réduction du critère de convergence du déficit régional à 3 % du PIB d’ici 2027, un ajustement marqué mais difficile par rapport au déficit moyen de 11,1 % en 2019-23 indiqué par la Cour des comptes. Les réformes prévues visent à renforcer la génération de recettes et à rationaliser les dépenses, notamment par une surveillance budgétaire plus stricte et un audit du secteur public.
Notre scénario de référence intègre un rythme d’assainissement budgétaire plus lent que celui visé par le gouvernement, reflétant les risques d’exécution pesant sur le rythme de croissance des recettes nominales de 24,4 % prévu pour cette année et les risques de hausse de la charge d’intérêts suite aux conclusions de l’audit. Nous prévoyons un déficit budgétaire de 7,5 % du PIB cette année et de 4,8 % du PIB en 2026. La matérialisation de dérapages budgétaires supplémentaires au-delà de nos attentes, par exemple en raison d’une sous-performance significative des recettes ou d’un retard dans la mise en œuvre des politiques, amplifierait les besoins de financement et compromettrait la capacité à maintenir la dette sur une trajectoire descendante.
Côté financement, le plan de financement pour cette année repose sur le maintien d’une base de financement diversifiée et relativement abordable, notamment auprès de sources concessionnelles, des marchés internationaux et régionaux, et sur la recherche de nouvelles sources de financement, notamment par l’introduction des obligations de la diaspora. Un accord sur un nouveau programme du FMI est toujours en suspens et est essentiel pour débloquer de nouveaux financements concessionnels ; le gouvernement a déclaré espérer parvenir à un programme d’ici juin. Bien que notre scénario de référence repose sur l’hypothèse d’un soutien éventuel du FMI, tout retard supplémentaire accroîtrait le recours au financement relais. Plus généralement, la concrétisation d’options de financement de marché plus contraignantes remettrait en question la capacité du gouvernement à satisfaire ses besoins de financement brut élevés.
CONSIDÉRATIONS ENVIRONNEMENTALES, SOCIALES ET DE GOUVERNANCE
La note CIS-4 du Sénégal indique que les attributs ESG ont un impact négatif perceptible sur la notation. Cela reflète la forte exposition du pays aux risques environnementaux et sociaux, ainsi que d’importantes lacunes passées en matière de gouvernance en matière de gestion budgétaire et de transparence des comptes publics. La résilience aux risques environnementaux et sociaux est limitée par la faiblesse de la richesse et l’endettement élevé du pays.
L’exposition du Sénégal aux risques environnementaux comporte des risques de crédit élevés, comme en témoigne son score E-4. L’exposition au risque climatique physique est élevée et reflète principalement le stress thermique et une certaine exposition à l’élévation du niveau de la mer, les zones côtières abritant environ la moitié de la population sénégalaise. Le Sénégal est également exposé aux risques liés à l’eau, compte tenu de l’urbanisation rapide de sa population et des besoins du secteur agricole. L’importance de l’agriculture et la prévalence de l’agriculture pluviale exposent le Sénégal aux risques environnementaux et aux chocs climatiques.
L’exposition du Sénégal aux risques sociaux (score S-4 du profil d’émetteur) intègre des défis en matière d’éducation et d’accès aux services de base. Les tendances démographiques favorables sont contrebalancées par un taux de dépendance total élevé et des indicateurs éducatifs faibles, notamment de faibles taux de scolarisation dans le secondaire. L’accès aux services de base est également limité, seulement 68 % de la population ayant accès à l’électricité. Le marché du travail se caractérise par une forte proportion d’emplois vulnérables sans contrat de travail formel, soit 70 % du total. Ces conditions de travail précaires sont partiellement atténuées par le soutien au revenu des ménages via les transferts de fonds, qui représentent environ 10 % du PIB.
Le Sénégal affiche un score de gouvernance faible (profil d’émetteur G-4). Les conclusions d’audit récentes suggèrent des lacunes importantes dans la transparence des comptes publics et d’importantes dépenses passées en dehors du contrôle parlementaire et budgétaire, ce qui témoigne d’une gestion budgétaire très faible. Ces éléments éclipsent les progrès réalisés en matière de réformes de gouvernance avec le soutien du FMI dans le cadre de programmes consécutifs de coordination des politiques, l’accent étant mis sur la gouvernance publique, même si l’amélioration des résultats budgétaires a tardé. La société civile bénéficie d’un état de droit solide et d’un classement en matière de contrôle de la corruption par rapport au reste de la région. Un historique d’adhésion à un gouvernement démocratique, des associations de la société civile établies et actives, et une relative liberté de la presse sont des atouts clés à cet égard.
Le 18 février 2025, un comité de notation a été convoqué pour discuter de la notation du gouvernement du Sénégal. Les principaux points soulevés lors de la discussion étaient les suivants : les fondamentaux économiques de l’émetteur, y compris sa solidité économique, n’ont pas sensiblement changé. La solidité des institutions et de la gouvernance de l’émetteur a sensiblement diminué. La solidité budgétaire ou financière de l’émetteur, y compris son profil d’endettement, a sensiblement diminué. L’émetteur est devenu de plus en plus vulnérable aux risques événementiels.
FACTEURS QUI POURRAIENT CONDUIRE À UNE AMÉLIORATION OU À UNE DÉGRADATION DES NOTATIONS
Compte tenu des perspectives négatives, une revalorisation est peu probable à court terme. Les perspectives redeviendraient stables si nous étions suffisamment convaincus que les efforts d’assainissement budgétaire des autorités contribueraient à une baisse soutenue du fardeau de la dette, accompagnée d’une amélioration des indicateurs d’accessibilité financière, rétablissant ainsi la marge de manœuvre budgétaire du Sénégal par rapport à ses niveaux actuellement très limités et favorisant un retour à un niveau de notation plus élevé à terme. Une confiance accrue dans la capacité du gouvernement à satisfaire à des coûts raisonnables à ses besoins de financement, y compris toute augmentation potentielle des besoins de service de la dette découlant des conclusions de l’audit, ramènerait également les perspectives à la stabilité.
Une dégradation de la note pourrait survenir si le Sénégal rencontrait des difficultés à satisfaire ses besoins de financement à des coûts maîtrisés, ce qui indiquerait des contraintes de liquidité plus importantes. Une pression à la baisse sur la note pourrait également se matérialiser si la dette publique et les indicateurs de solvabilité se dégradaient davantage en raison de dérapages budgétaires, de charges d’intérêt élevées ou de la matérialisation de passifs éventuels, limitant ainsi la capacité du gouvernement à orienter la dette vers une trajectoire descendante.
Le ministère des Finances et du Budget a réagi avec fermeté à la récente décision de l’agence de notation internationale Moody’s Investor Services, qui a abaissé la note souveraine du Sénégal de B3 à Caa1. Selon le communiqué rendu public ce samedi 11 octobre, cette évaluation « repose sur des hypothèses spéculatives, subjectives et biaisées » et ne reflète en rien la trajectoire économique réelle du pays.
Le gouvernement souligne que les fondements économiques du Sénégal demeurent solides, portés par des politiques publiques rigoureuses et responsables. Parmi les réformes citées figurent la mise en œuvre du Plan de Redressement Économique et Social (PRES), l’adoption des révisions du Code général des impôts ainsi que d’un nouveau Code des investissements destinés à renforcer la compétitivité du pays et la soutenabilité de la dette publique.
Le ministère fustige le caractère « prématuré » et « partiel » de l’analyse de Moody’s, regrettant qu’elle se fonde sur des sources non précisées et qu’elle s’inscrive dans une tendance critique observée depuis plusieurs mois.
Dans sa déclaration, le Sénégal réaffirme son engagement à poursuivre des politiques économiques responsables, transparentes et alignées sur ses engagements budgétaires. Le communiqué rappelle notamment que, à fin juin 2025, le déficit budgétaire s’établissait à 588 milliards FCFA, avec un taux d’exécution des recettes de 50 %, conforme aux objectifs fixés. Le pays maintient son cap vers une réduction du déficit à 5 % du PIB en 2026, après 7,8 % attendus en 2025.
Le ministère met également en avant la mobilisation réussie de financements diversifiés, aussi bien sur le marché régional qu’auprès de partenaires financiers internationaux, ainsi que la dynamique de croissance économique soutenue par le secteur énergétique et l’amélioration continue du climat des affaires.
Enfin, le Sénégal invite ses partenaires et investisseurs à se baser sur des données fiables et des analyses équilibrées, tout en appelant Moody’s à plus de rigueur, d’objectivité et de responsabilité dans ses évaluations.
« Le Sénégal demeure confiant dans la solidité de son économie et dans la pertinence de ses choix économiques », conclut le communiqué du ministère des Finances et du Budget.

