
Dakar,06 OCTOBRE 2025(JVFE)-Le gouvernement de Sébastien Lecornu n’est resté en exercice que quelques heures. Une première sous la Cinquième République.
La situation de blocage a atteint un niveau inédit sous la cinquième République analyse Alexandre Viala, professeur de droit constitutionnel à l’Université de Montpellier.
Quelles sont les conséquences de la démission éclair du gouvernement Lecornu ?
Qu’un gouvernement soit contraint à la démission avant même de prononcer sa déclaration de politique générale, cela s’était produit pendant la quatrième République mais c’est complètement inédit sous la cinquième République. Nous sommes passés d’un gouvernement avec des ministres démissionnaires, ceux du gouvernement Bayrou avec un premier ministre en exercice, à un gouvernement avec un premier ministre démissionnaire et des ministres démissionnaires, ceux de l’éphémère gouvernement Lecornu. Ce sont eux qui vont désormais gérer les affaires courantes jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement soit nommé car le seul fait que le secrétaire général de l’Élysée ait annoncé la composition du gouvernement équivaut à une nomination, même si le vote de confiance -qui n’est d’ailleurs pas obligatoire- n’a pas eu lieu.
Que signifie l’expression « gérer les affaires courantes » ?
Il s’agit de gouverner par défaut. Cela veut dire que les ministres peuvent diriger l’administration, mais qu’ils ne pourront pas prendre de décision politique. Par exemple, il ne peut pas décider d’une réforme comme suspendre la réforme des retraites par exemple.
C’est une situation qui devient récurrente, où le seul habilité à prendre des décisions politiques pour l’exécutif est le président…
Oui, on arrive à une espèce de consécration de l’hyperprésidentialisme. Cet hyperprésidentialisme n’est pas dans la constitution, il est le résultat d’une pratique.
Cette situation révèle-t-elle la robustesse de la Cinquième République ou au contraire qu’elle est en fin de course ?
Je ne suis pas sûr que la constitution soit en cause. Je pense que la source de la crise est à chercher dans la stratégie électorale d’Emmanuel Macron qui n’est pas adaptée aux mœurs de la Cinquième République. Celles-ci se fondent sur une culture ancienne, celle du fait majoritaire. Cette culture induit une bipolarisation (qui n’est pas le bipartisme) de la vie politique. Or la stratégie d’Emmanuel Macron s’appuie sur ce que l’historien Pierre Serna appelle « l’extrême centrisme ». En affaiblissant les grandes formations de gouvernement qu’étaient le PS et les Républicains, il s’est érigé en unique rempart contre l’extrême droite. Mais cette stratégie conduit mécaniquement à une tripartition. Et, c’est une constante dans l’histoire, dès que vous tuez le clivage gauche-droite, vous faites monter les extrêmes. Cette tripartition est dans l’air du temps, on la retrouve dans beaucoup de pays. Mais il est clair pour moi que la stratégie électorale du président de la République l’a largement amplifiée.
L’amour du compromis à l’allemande, ça relève des mœurs. Et les mœurs, vous ne pouvez pas les changer comme ça du jour au lendemain. Les politiques français ont été nourris au lait de la bipolarisation qui les a formatés au fait majoritaire. On le voit dans les débats, les partis n’ont de cesse de brandir des lignes rouges, ils sont incapables de faire du compromis. On est dans un décalage, car la culture du fait majoritaire est très ancrée mais j’ai l’impression que désormais, la tripartition l’est également…

