Le conflit frontalier remonte à l’année 2010, après la découverte de potentielles ressources gazières dans les fonds marins de la zone frontalière. Auparavant, bien que les deux États fussent en guerre et qu’aucun accord sur les ZEE n’existât, un modus vivendi était en vigueur et la ligne de bouées de Tsahal épousait l’ancienne revendication libanaise. Les négociations des années 2010-2012 ont échoué et ce n’est que huit ans plus tard qu’elles reprirent.
À l’époque, le différend portait sur 860 km2 de surface maritime, entre la revendication libanaise de la ligne 23 et la ligne 1 israélienne, toutes deux partant de Ras Naqoura .
Le diplomate américain Frederic Hof, en charge de la médiation, proposait une ligne de démarcation attribuant 55 % (490 km2) de la zone contestée au Liban et 45 % (370 km2) à Israël. La ligne Hof n’a contenté aucune des deux parties ; notamment le Liban pour qui les méthodes de calcul utilisées sont contraires au droit international.
Face à la crise économique, le gouvernement libanais a estimé judicieux de reprendre les négociations, tout comme Israël, soucieux de lancer l’exploitation de son gisement Karish. En octobre 2020, la mise en place d’un accord-cadre a permis la reprise de discussions indirectes dans les locaux des Forces intermédiaires des Nations unies au Liban et la mission de maintien de la paix de l’ONU, situés dans le village de Naqoura. Si les Nations unies ont un rôle de supervision et de logistique, la diplomatie américaine pilote la médiation. Un rôle essentiel, puisque les délégations ne s’échangent pas leurs arguments directement. En outre, l’accord-cadre stipule que la négociation de la ZEE doit être suivie de celle sur la délimitation terrestre. Les deux sont intimement liées comme le démontre la polémique sur le point de départ de la frontière maritime sur le rivage.
Le processus s’est arrêté dès le mois de décembre quand la partie libanaise a ajouté 1 430 km2 à ses revendications territoriales . Cette position maximaliste s’appuie sur un argumentaire juridique fondé sur un rapport du United Kingdom Hydrographic Office, produit en 2011 et rendu public qu’en décembre 2020. Israël a répliqué par une nouvelle demande également maximaliste avec une limite de ZEE montant au niveau de la ville de Saïda. Cet épisode a soldé la fin du cycle de décembre 2020 par un énième échec. Le 4 mai 2021 , une nouvelle réunion a eu lieu sans amélioration significative.
Les récents événements de la géopolitique moyen-orientale prêtent à penser qu’Israël est en position de force pour négocier en poursuivant une stratégie pragmatique et opportuniste. Fort de l’indéfectible soutien américain, l’État hébreu a normalisé ses relations avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc . Israël a également renforcé ses liens informels avec l’Arabie saoudite, qui de son côté s’est progressivement éloignée du Liban depuis 2017 . À l’échelle de la Méditerranée orientale, le Liban paraît également esseulé, étant un des seuls pays de la zone à ne pas faire partie du Forum EastMed pour le gaz, une plateforme visant à accentuer la coopération sur l’exploitation des ressources offshores.
Sur le plan intérieur, l’alliance du « 8 mars » composée du Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun, président de la République, du parti Amal de Nabih Berri, président du Parlement, et du Hezbollah contrôle la réalité du pouvoir politique au Liban par ses deux postes clés et sa majorité au Parlement. Unis en surface, ces partis sont en fait en concurrence pour le « monopole souverainiste » selon Michel Meier, notamment Amal et le CPL. Lorsque Nabih Berry, favorable à des négociations sur la base des 860 km2, réussit à mettre en place l’accord-cadre fin septembre 2020, il fut accusé de céder à la pression américaine matérialisée par des sanctions financières sur ses proches lieutenants comme Ali Hassan Khalil. Lorsque le président de la République a annoncé la nouvelle revendication libanaise de 1 430 km2, il a également été accusé de faire de la surenchère pour protester contre les sanctions américaines imposées à son gendre Gebran Bassil . Le Hezbollah de Hassan Nasrallah, première force politique du pays, reste, quant à lui, en retrait sur le dossier de la ZEE tout en exerçant un contrôle discret des marges de manœuvre autorisées à ses alliés. D’abord fermement opposé à toute forme de négociation avec Israël, le Hezbollah a fini par accepter l’accord-cadre en raison de la faillite de l’économie nationale. Cependant non sans condition : l’accord devait mentionner la frontière terrestre et la délégation libanaise être exclusivement composée de militaires afin de mener des négociations techniques sans politicien. Le parti-milice a également pris soin de préserver son image de résistant en communiquant sur le fait qu’il ne s’agit en aucun cas d’une amorce de normalisation avec l’État hébreu. Sa raison d’être et sa structure font qu’il est l’argument dissuasif du Liban qui pousse Israël à la négociation, car son arsenal, renforcé depuis son intervention en Syrie, bloque toute action unilatérale. D’un autre côté, il est la force qui pousse Israël à une telle intransigeance dans les négociations. Suivant l’étendue des ressources présentes dans la future ZEE libanaise, la puissance militaire politique et sociale du « Parti de Dieu » pourrait en sortir renforcée. De plus, l’actualité récente prouve les capacités du Hezbollah à se renforcer en temps de crise, par l’intermédiaire d’une « économie de guerre » basée notamment sur la contrebande de carburant subventionné vers la Syrie accompagnée de divers trafics très lucratifs : armes, drogues, vivres.
Outre le poids financier des subventions qui s’évaporent en Syrie, les pénuries autant que les coupures de courant sont de plus en plus fréquentes. Le Liban dépendant à 95 % des importations pour son énergie, est en défaut de paiement auprès de ses fournisseurs et pourrait connaître d’importants black outs . Les contrats d’approvisionnement en carburant avec la Sonatrach (Algérie) n’ont pas été renouvelés au début de 2021. L’entreprise turque Karpowership, qui fournit et exploite deux navires-centrales, a récemment arrêté sa production, équivalente à 25 % des besoins en électricité du pays. Cette précarité énergétique pourrait in fine affaiblir le pays du Cèdre dans la négociation de la ZEE et l’obliger à accepter un accord rapide ni forcément juste ni forcément avantageux, d’autant qu’une fois la situation stabilisée, il faudrait attendre cinq ans avant les premières retombées économiques.
Aujourd’hui, le Liban tente de relancer, avec l’appui discret de Washington, un dossier sensible et stratégique : celui des détenus libanais et israéliens, à travers une négociation indirecte articulée autour du cas d’Elisabeth Tsurkov. Cette chercheuse russo-israélienne, enlevée en Irak en mars 2023, serait toujours aux mains de factions chiites proches du Hezbollah. Sa disparition, initialement perçue comme un incident localisé, est aujourd’hui exploitée par la diplomatie libanaise comme une opportunité pour faire progresser un échange plus large.
Les autorités libanaises envisagent d’utiliser la situation de Tsurkov comme levier pour obtenir la libération de plusieurs Libanais détenus par Israël, ainsi que pour régler des dossiers en suspens concernant des individus capturés en Irak ou au Liban dans des circonstances liées à des opérations de renseignement. Cette approche s’appuie sur des canaux diplomatiques informels, avec la médiation active de Washington, mais aussi de représentants européens engagés à titre humanitaire.
La négociation reste d’autant plus complexe qu’elle implique des acteurs non-étatiques, notamment des milices opérant en Irak dans la sphère d’influence iranienne. Cela rend toute avancée délicate et lente, mais l’exécutif libanais semble déterminé à faire de ce dossier un test de sa capacité à exister sur la scène régionale.
Le dossier des détenus bénéficie d’un suivi personnel de Joseph Aoun. Selon des responsables impliqués, le président voit dans cette initiative une occasion de repositionner la présidence comme un acteur central, capable de peser dans les équilibres diplomatiques régionaux.
En pilotant cette démarche, Joseph Aoun cherche à contrer l’idée que seuls les groupes armés peuvent obtenir des résultats en matière de libération de prisonniers. Il s’agit d’une manière d’affirmer que l’appareil étatique libanais peut agir de manière autonome et efficace, sans être dépendant d’intermédiaires armés.
Cette initiative s’inscrit aussi dans une stratégie plus large de repositionnement de la présidence libanaise dans le paysage politique local, en misant sur des succès à l’international pour compenser l’impuissance domestique. Les sources proches du dossier indiquent que le chef de l’État veut faire de cette médiation un modèle de diplomatie présidentielle dans un contexte où les institutions traditionnelles libanaises peinent à s’imposer.
Face à la complexité du dossier, les autorités libanaises travaillent à la mise en place d’une commission spécifique en lien avec les Nations Unies. Cette structure aurait pour mission de coordonner les informations sur les détenus, d’organiser les échanges de listes, et de suivre les évolutions du dialogue avec les parties impliquées.
Ce cadre vise aussi à canaliser les efforts multiples qui émanent des services de renseignement, du ministère des affaires étrangères, et de la présidence elle-même. En centralisant les canaux, la commission permettrait d’éviter les doublons et les contradictions dans la stratégie libanaise.
Cette démarche pourrait également renforcer la position du Liban auprès des agences onusiennes, notamment dans les débats sur les droits de l’homme et les conditions de détention dans la région. En donnant un cadre formel à l’initiative, Beyrouth se dote d’un outil diplomatique susceptible d’être utilisé dans d’autres dossiers sensibles.
Le processus enclenché par Beyrouth ne peut se comprendre sans une lecture régionale. Du côté israélien, la priorité est la récupération de tout ressortissant sans concéder des gains politiques à ses adversaires. Le cas Tsurkov est sensible : citoyenne israélienne, chercheuse connue, sa disparition est traitée dans le cadre sécuritaire le plus strict par Tel-Aviv. Le gouvernement israélien hésite à engager publiquement des négociations, mais laisse entrevoir sa disponibilité via des canaux indirects.
L’Irak, où l’enlèvement a eu lieu, reste un acteur passif mais indispensable. Le gouvernement à Bagdad tente de réguler l’activité des milices sur son sol, tout en évitant la confrontation directe avec celles qui dépendent plus ou moins de Téhéran. Cela limite sa marge de manœuvre, mais en fait un point de passage obligatoire.
Les États-Unis, quant à eux, jouent un rôle de facilitateur en dehors des projecteurs. En soutenant l’initiative libanaise, ils cherchent à stabiliser une zone où les tensions entre groupes armés, puissances étrangères et autorités centrales peuvent rapidement dégénérer. Washington pousse à une résolution rapide du dossier Tsurkov, sans faire de concessions sur la nature non-étatique de ses ravisseurs.
Le caractère discret de la négociation soulève des interrogations sur la capacité réelle de l’État libanais à mener à bien un tel processus. Plusieurs voix critiques estiment que cette tentative pourrait être instrumentalisée à des fins politiques internes, notamment pour revaloriser la fonction présidentielle dans un contexte d’instabilité.
En outre, le fait que des groupes non-étatiques soient en capacité de détenir une ressortissante israélienne dans un pays tiers met en lumière la faiblesse des États dans certaines régions du Moyen-Orient. Pour le Liban, l’enjeu est donc aussi de montrer qu’il peut agir en tant qu’interlocuteur valable, malgré ses fragilités institutionnelles.
La création d’une commission coordonnée avec l’ONU est une tentative de contourner ces fragilités en s’adossant à une légitimité internationale. Toutefois, ce dispositif reste théorique et pourrait se heurter à la réalité opaque des relations entre milices et puissances régionales.
En cas de succès, cette opération renforcerait le président et créerait un précédent diplomatique majeur pour le Liban. En cas d’échec, elle raviverait les critiques sur l’inefficacité des institutions et renforcerait l’idée que seuls les acteurs armés peuvent peser dans les équilibres régionaux.

