DAKAR,26 octobre 2025(JVFE)-Dans le monde de la finance, il y a une ligne rouge à ne surtout pas franchir : le défaut de paiement volontaire. C’est-à-dire le refus, pour un État, de rembourser ce qu’il a emprunté alors qu’il en a les moyens.
Pour rappel ,Joël Té-Léssia Assoko est journaliste économique à Jeune Afrique et ancien chef d’édition de Jeune Afrique Business+. Ivoirien, diplômé de Paris-Dauphine et de Sciences-Po Paris, il suit le secteur de la finance en Afrique. Il est actuellement rédacteur en chef adjoint de la section économie.
Le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko, pourrait-il en arriver là ?
Lors la crise sanitaire, le constat de notre dépendance aux autres nations pour l’approvisionnement en masques, médicaments et vaccins a été un révélateur de l’affaiblissement industriel du pays. Quelques mois plus tard, le déclenchement de la guerre en Ukraine et les sanctions économiques prononcées à l’encontre de la Russie mettent en tension l’approvisionnement en énergie, révélant cette fois-ci notre dépendance au gaz russe. Cette perte de souveraineté généralisée à tous les secteurs de l’économie française a fait l’objet d’un rapport « extrêmement alarmant » du Sénat datant de juillet 20221. Or la souveraineté économique d’un pays, c’est sa capacité à protéger ses intérêts régaliens au moyen de l’économie. Concrètement, c’est la manière dont l’État gère sa politique commerciale, son système productif, ses infrastructures stratégiques (numériques, énergétiques, industrielles, etc.), ou encore sa monnaie, dans le but d’assurer ses besoins essentiels. Que ce soit en matière de santé, d’énergie ou encore d’alimentation, un pays a tout intérêt à maintenir un certain degré de souveraineté pour éviter les pénuries en cas de crise internationale (pandémie, crise environnementale, guerre, etc.), et pour assurer un bon niveau de résilience (capacité d’un pays à surmonter une crise). La souveraineté économique n’est certes pas synonyme de protectionnisme, mais son retour en grâce ressemble bien à une critique cachée de la mondialisation et de ses conséquences. Phénomène ancien, la mondialisation prend essor à la découverte de l’Amérique et se caractérise par une augmentation des échanges commerciaux, politiques et culturels. Aux XIXe siècle, ce processus s’accélère considérablement, notamment grâce aux avancées technologiques et au développement de l’industrie. Après la Seconde Guerre mondiale, l’économie internationale connaît un nouvel élan avec la signature par 23 pays des accords de libre-échange (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce de 1947, dit « GATT », qui deviendra l’Organisation mondiale du commerce en 1995). Outre une accélération de la croissance économique mondiale, on prête à la mondialisation des vertus pacificatrices puisqu’elle favorise l’interdépendance entre les États. Cette interdépendance a modifié en profondeur l’économie des pays industrialisés, avec l’apparition de chaînes de valeurs mondiales régissant de nombreux secteurs d’activité (autrement dit, chaque étape de production et d’assemblage dépend de pays différents). L’émergence d’entreprises multinationales a provoqué son lot de délocalisations d’usines et de dumping social. En France, entre 1995 et 2017, environ un millier d’entreprises auraient délocalisé tout ou partie de leur activité et ainsi supprimé 25 000 emplois par an en moyenne (Insee, 2022). Ces conséquences sont régulièrement montrées du doigt par le mouvement altermondialiste qui dénonce la hausse des inégalités, la dérégulation financière et l’impact environnemental du libre-échange. À l’autre bout de l’échiquier politique, les populistes fustigent l’inégale répartition des gains de la mondialisation et en appellent au protectionnisme économique, à l’instar du « America first » de Donald Trump ou encore du Brexit. Contrairement au libre-échange, le protectionnisme est une doctrine économique qui favorise l’instauration de barrières douanières afin de limiter l’importation de biens étrangers et d’ainsi privilégier la production nationale. Cette politique ouvre cependant la voie à la guerre économique et commerciale entre les nations.
Conscients de cette tendance au « réarmement commercial », les gouvernements se penchent vers une « autonomie stratégique ouverte »
Ainsi, les objectifs d’autonomie et de sécurité poussent les États à orienter leurs économies vers les technologies susceptibles de leur donner un avantage stratégique sur leurs rivaux ou de corriger les vulnérabilités causées par la mondialisation (technologie militaire, numérique, intelligence artificielle, énergie, etc.). Secteur particulièrement sensible, l’économie du numérique a connu une croissance considérable ces dernières décennies : une étude de Huawei et Oxford Economics (2017) estime qu’elle a augmenté deux fois et demie plus rapidement que le PIB mondial au cours des 15 dernières années, avec un quasi-doublement depuis 20008. Ce secteur n’est cependant pas sans failles puisqu’il a fait l’objet de plusieurs scandales liés à des fuites de données et à des soupçons d’ingérences pouvant mettre en péril la souveraineté démocratique des États. Ces ingérences peuvent prendre la forme de propagande massive via les réseaux sociaux, comme ce fut le cas lorsque la Russie a été accusée d’interférence au moment de la campagne présidentielle américaine et du Brexit en 2016. Constatant le pouvoir d’influence toujours plus important des géants du web (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, et plus récemment le chinois TikTok), les gouvernements et les institutions internationales cherchent à réguler leur activité… Preuve que la start-up nation se conjugue mal avec les intérêts de l’État-nation ! En effet, si le monde est bel et bien régi par les forces du marché, on peut se demander quels leviers les États sont en capacité d’actionner pour orienter leurs économies : de la renationalisation d’EDF visant de colossaux investissements publics dans le nucléaire, au retour de la notion de « planification économique » via la création d’un haut-commissaire au Plan en 2020, le gouvernement français semble davantage compter sur l’État que sur le marché pour atteindre ses objectifs de souveraineté. Ces mesures inspirées d’une économie socialiste s’appuient sur des financements publics, quand bien même la dette du pays culmine à 3 013,4 milliards d’euros à la fin du premier trimestre 20239. Or, l’État finance sa dette sur les marchés financiers, et pour qu’il puisse continuer d’emprunter, il doit subir la pression de créanciers qui n’hésiteront pas à faire chuter la valeur des titres français sur le marché obligataire s’ils jugent les investissements du gouvernement contraires à leurs intérêts. Le financement de la dette publique peut donc mettre en danger la souveraineté d’un pays dès lors que des agents privés et non-résidents sont les principaux détenteurs des créances. Finalement, la question de la souveraineté économique n’est pas uniquement celle de notre indépendance face aux intérêts des autres pays, mais aussi celle de notre indépendance face aux intérêts du marché. Entre le grand capital et les grandes puissances mondiales, reste-t-il une place pour la souveraineté populaire ?
Au Sénégal ,Le Gouvernement Diomaye Faye s’appuie sur des spécialistes financiers, notamment par le biais du ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, qui est responsable de la préparation des projets de loi de finances.
De plus, le gouvernement a demandé un état des lieux de la situation économique et financière au Premier ministre Ousmane Sonko et a engagé des discussions avec des experts et des institutions financières, telles que la Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds Monétaire International (FMI), pour guider ses politiques.
- Expertise au sein du gouvernement :
Le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, joue un rôle clé dans la gestion financière du pays.
- Mandats d’expertise :
Le Premier ministre Ousmane Sonko a été chargé de réaliser une revue générale des finances publiques, des programmes et des projets du gouvernement.
- Partenariats avec des institutions :
Le gouvernement dialogue avec des institutions financières internationales comme le FMI et la BAD, qui fournissent des analyses et des recommandations pour la gestion de l’économie.
- Collaboration avec des acteurs privés :
Le gouvernement travaille également avec des acteurs du secteur privé, comme des entrepreneurs et des groupes financiers comme COFINA, pour mettre en œuvre des politiques de relance économique.
Actions et orientations stratégiques
Le gouvernement Faye a initié des réformes et des mesures pour mobiliser les ressources financières et optimiser la gestion publique, notamment en :
- Lutte contre la dette et l’évasion fiscale : Des efforts importants ont été déployés pour renforcer la lutte contre la dette et l’évasion fiscale. La Direction générale des impôts et des domaines a enregistré une augmentation notable des recettes fiscales au cours du premier semestre 2024.
- Audit des finances publiques : Le gouvernement a ordonné un audit des finances publiques pour évaluer la situation économique et la gestion des budgets précédents, en particulier la dette publique et le déficit budgétaire.
- Mobilisation des financements internationaux : Le président Faye a participé à des événements internationaux pour plaider en faveur d’une réforme du financement mondial et a sollicité des experts pour gérer la question de la dette publique, notamment dans le cadre de négociations avec le FMI.
- Partenariats stratégiques : Des rencontres ont été organisées avec des acteurs économiques et financiers, tant nationaux qu’internationaux, pour promouvoir le développement et les investissements, tels que les discussions avec le Groupe COFINA ou la conférence sur le financement du développement.
Le Sénégal, en pleine négociation avec le Fonds Monétaire International (FMI), et l’ancien président Macky Sall, accusé de dette cachée, ont tous deux choisi de se tourner vers des cabinets et experts étrangers de renom pour gérer leur communication et leurs stratégies face à cette crise financière et politique.
Le gouvernement du président Bassirou Diomaye Faye cherche à consolider sa nouvelle image de « transparence budgétaire » saluée par le FMI, dont une nouvelle mission est arrivée à Dakar le 22 octobre pour discuter d’un nouveau programme économique.
Pour assister le ministre de l’Économie, Abdourahmane Sarr, Dakar a fait appel au cabinet Global Sovereign Advisory (GSA), renseigne Jeune Afrique. Fondé par la Française Anne-Laure Kiechel (ancienne de Lehman Brothers et Rothschild), GSA est un cabinet parisien spécialisé dans le conseil aux pays émergents sur les questions de financement et de politiques publiques.
Ce recours est notable car le cabinet travaillait déjà pour l’État du Sénégal sous le régime de Macky Sall, conseillant à la fois le ministère des Finances et la banque Rothschild. Selon Jeune Afrique, GSA est « à la manœuvre dans les négociations en cours » entre le FMI et l’État sénégalais pour l’ouverture du nouveau programme.
De son côté, l’ancien président Macky Sall a lancé une vaste contre-offensive de communication pour redorer son image et répondre aux accusations de dette cachée. Selon Jeune Afrique, son équipe de stratégie s’appuie largement sur des figures et structures étrangères :
Publicis : L’agence internationale gère une partie des relations publiques de l’ancien chef de l’État.
Aziz H. Rok : Un influenceur basé à Dubaï, se définissant comme « passionné d’intelligence émotionnelle », a été sollicité pour gérer la communication sur les réseaux sociaux.
Antoine Vey : L’avocat français conseille Macky Sall et a notamment déposé une requête en juillet auprès des Nations unies concernant cinq anciens ministres qui étaient alors inquiétés par la justice.
Amelia Six : Ancienne directrice des affaires internationales de l’agence J5 co (créée par le Français Gérard Askinazi), elle conseille l’ancien président. J5 co est une agence de communication bien connue de l’écosystème sénégalais pour avoir œuvré pour le président sortant et le candidat Amadou Ba lors de la dernière campagne présidentielle.

