Agriculture: des pertes dépassant le tiers des récoltes pour certains produits , fragilisent les revenus des producteurs sénégalais et freinent la souveraineté alimentaire 

DAKAR,15 avril 2026(JVFE)-Lors de sa visite à Diamniadio le 14 avril 2026, le ministre de l’Agriculture, de la Souveraineté alimentaire et de l’Élevage, Dr Mabouba Diagne, a lancé un appel pressant au secteur privé pour investir massivement dans les infrastructures de stockage frigorifique afin de contrer les pertes post-récolte .

Au Sénégal, l’agriculture fait face à un défi structurel majeur : des pertes post-récolte importantes, atteignant parfois plus du tiers (30 % à 40 %) de la production, en particulier dans les filières horticoles et céréalières. Ces pertes, estimées à environ 167 millions de dollars américains par an, fragilisent les revenus des agriculteurs et constituent l’un des plus grands obstacles à la souveraineté alimentaire et à l’autosuffisance du pays.

En 2024,alors qu’atteindre une souveraineté alimentaire est un objectif et un enjeu majeur pour le Sénégal, un rapport de l’Initiative prospective agricole et rurale (IPAR), un centre de recherche sur les politiques agricoles en Afrique de l’Ouest, réalisé à Podor, dans le nord du Sénégal – où se trouvent près de deux tiers des terres arables du pays – met en lumière des pertes financières colossales que subit chaque année le secteur agricole faute d’équipements adéquats pour mieux conserver les récoltes. C’est ce qu’on appelle les pertes post-récoltes.

Des oignons perdus, faute de chambres froides où les stocker, des bananes pourries en l’absence de camions frigorifiques pour les transporter. Voici quelques exemples d’équipements manquants dans le département de Podor, dans le nord du pays, et qui expliquent en partie l’ampleur des pertes post-récoltes, évaluées à plus de 5 milliards de francs CFA en 2023 pour la seule région de Podor. Selon le centre de recherche IPAR, si le Sénégal a fait des progrès en dix ans et réduit ses pertes, elles constituent toujours un énorme manque à gagner, selon Cheikh Oumar Ba, directeur de l’Initiative prospective agricole et rurale :

« On parlait d’autour de 25 % de pertes post-récoltes en moyenne, mais on a vu suivant les spéculations et les zones qu’il est possible d’aller jusqu’à plus de 60 % de pertes post-récoltes. Ce qui est un peu difficile à comprendre, c’est que, au moment où les producteurs ont déjà les produits en main, les pertes, c’est du gâchis (…) . Et pourquoi ils les perdent ? C’est souvent parce que les types de magasins et de stockages ne sont pas adaptés. On a vu que certains sont carrément construits en zinc, ce qui est quand même incompréhensible avec la chaleur qu’il fait. »

Ce mois d avril , le ministre ambitionne de mobiliser au moins 100 investisseurs sénégalais, chacun capable de développer des capacités de stockage de 1 000 tonnes . Un besoin global de financement de 130 milliards FCFA a été évoqué pour structurer ce réseau national de conservation .

Il a cité en exemple l’entreprise Lagifroid Agro SARL, située à Diamniadio, qui a investi sur fonds propres dans des hangars frigorifiques d’une capacité de 10 000 tonnes .

Ces pertes, qui peuvent dépasser le tiers des récoltes pour certains produits horticoles, fragilisent les revenus des producteurs et freinent la souveraineté alimentaire .

En parallèle, une convention a été signée fin mars 2026 avec le ministère des Infrastructures pour améliorer la connectivité des zones de production et faciliter l’accès aux marchés .

Pour concrétiser cette mobilisation, le gouvernement s’appuie sur le Nouveau Code des Investissements 2025 et un plan de déploiement ciblant les principaux bassins de production.

Le cadre réglementaire, renforcé par le projet de loi n°16/2025 , propose des avantages significatifs pour les projets d’infrastructures de stockage :

  • entreprises installées hors de la région de Dakar peuvent déduire jusqu’à 70 % du montant de leurs investissements de leur bénéfice imposable . Pour les projets situés à Dakar, ce taux est de 40 % .
  • Une suspension totale de la TVA est accordée sur les biens et services dédiés à la production (pendant 3 ans), ainsi qu’une exonération spécifique sur les
  • Les avantages octroyés sont garantis pour toute la durée de la convention, protégeant l’investisseur contre d’éventuels changements fiscaux en cours de route .
  • Une exonération de la Contribution Forfaitaire à la Charge de l’Employeur (CFCE) est prévue pour une durée de 5 à 8 ans si le projet crée un nombre significatif d’emplois (plus de 100) ou s’installe hors de Dakar .

Zones géographiques prioritaires

L’État prévoit la construction de 10 entrepôts majeurs (capacité totale de 250 000 tonnes) répartis dans les 8 pôles territoires du pays . Les zones identifiées comme stratégiques incluent :

  • Zone des Niayes (Thiès) : Site prioritaire pour l’oignon et la pomme de terre, avec le projet pilote de Ngomène déjà lancé . Kayar devrait également recevoir une infrastructure de 2 500 tonnes d’ici 2027 .
  • Vallée du Fleuve Sénégal : Des installations sont prévues à PodorMbantou et Ogo (Matam) pour sécuriser les productions de riz et d’horticulture .
  • Bassin Arachidier et Centre : Les localités de TassetteMboro et Notto Gouye Diama font partie de la première phase du programme national .

Sud et Est : La Casamance et les régions de l’Est sont ciblées pour la conservation des produits saisonniers comme la mangue et les agrumes.

Causes et impacts des pertes post-récolte

  • Infrastructures inadaptées : Le manque de chambres froides, de hangars de stockage appropriés et d’unités de transformation est la cause principale de la détérioration des produits, surtout dans le maraîchage.
  • Chaîne de valeur défaillante : Les pertes surviennent majoritairement lors de la récolte, du séchage sur le champ, du transport et du stockage sur les marchés.
  • Précarisation rurale : Cette situation réduit directement la rentabilité des exploitations, décourage l’investissement et augmente la pauvreté en milieu rural.
  • Frein à la souveraineté : L’incapacité à conserver les produits locaux oblige le Sénégal à importer, alors même que des produits locaux pourrissent, comme en Casamance. réseaux .

Initiatives et solutions en cours
Face à ce constat, le gouvernement sénégalais et ses partenaires (FAO) intensifient leurs actions : 

  • Projets d’infrastructure : Lancement de projets de construction d’infrastructures de stockage et de conservation, notamment dans des zones clés comme Thiès et Podor.
  • Solutions locales : Promotion de solutions “low-tech” et de conteneurs écologiques sans électricité pour la conservation, souvent portées par des startups locales.
  • Stratégie nationale : Élaboration d’une stratégie de réduction des pertes post-récolte (dans le cadre de la SSA 2025-2034) visant à réduire de moitié ces pertes d’ici 2025, conformément à la déclaration de Malabo. 

La réduction de ces pertes est perçue comme un levier plus efficace pour la sécurité alimentaire que l’augmentation de la seule production.

Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE

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