Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
DAKAR,24 avril 2026(JVFE)-L’image est tenace, presque anachronique. Des rangées d’élèves, arrachés à leurs pupitres, bordant les routes poussiéreuses sous un soleil de plomb pour acclamer un cortège présidentiel. Ce spectacle, que l’on croyait révolu avec l’avènement du régime de Bassirou Diomaye Faye, refait surface comme un vieux réflexe de survie politique. Mais au-delà du folklore de l’accueil populaire, c’est un signal alarmant qui est envoyé au cœur même de la République : l’instrumentalisation de l’école à des fins de légitimation.
Instrumentaliser des élèves en plein temps scolaire pour orchestrer un accueil populaire relève d’une dérive préoccupante du pouvoir.
“L’école, pilier de la République, ne saurait être détournée à des fins de propagande.
En cédant à cette logique de mise en scène, Bassirou Diomaye Faye président par défaut en quête de légitimité, fragilise son autorité et expose son image à un discrédit tant national qu’international.
Ce point de vue soulève un débat récurrent sur la frontière entre les activités civiques et l’instrumentalisation politique au sein de l’espace scolaire.”Oumar Osys sow
L’utilisation d’élèves pour des mobilisations politiques suscite généralement trois types de critiques :
- Le temps d’apprentissage : Chaque heure passée hors des classes pour des activités non pédagogiques est perçue comme un préjudice au programme scolaire.
- La neutralité de l’État : En tant qu’institution républicaine, l’école est censée rester un sanctuaire neutre, à l’abri des jeux de pouvoir et de la mise en scène partisane.
- L’image internationale : L’exposition d’enfants à des fins de propagande est souvent scrutée de près par les observateurs et les organisations de défense des droits de l’enfant.
Dans le contexte actuel du Sénégal, ces pratiques sont particulièrement examinées par l’opinion publique, car elles contrastent souvent avec les promesses de rupture et de gouvernance éthique prônées par les nouvelles autorités
L’analyse de l’instrumentalisation des élèves peut s’articuler autour des cadres juridiques existants au Sénégal et des tensions récentes observées dans le secteur éducatif.
Cadre juridique et protection de l’élève
Le Sénégal dispose d’un arsenal juridique visant à protéger les mineurs, bien que l’application stricte de la neutralité politique en milieu scolaire reste un défi permanent :
- La Stratégie Nationale de Protection de l’Enfant (SNPE) : Elle stipule que tout enfant a droit à une protection contre toute forme d’exploitation.
Un projet de code est en attente de validation pour consolider les dispositions éparses dans les différents codes et lois.
Lancé en 2023, ce plan triennal du ministère de l’Éducation nationale vise à renforcer la résilience des élèves face aux violences et aux détournements de leurs droits en milieu scolaire.
Tensions et position officielle
Le président Bassirou Diomaye Faye a lui-même publiquement insisté sur la nécessité de préserver la stabilité du système éducatif, qualifiant l’École de « pilier du pacte républicain ». Cependant, le contraste entre ces déclarations et les pratiques locales de mobilisation suscite des critiques :
Lors de conseils des ministres récents (mars 2026), le Chef de l’État a exhorté les acteurs à assurer la continuité des activités pédagogiques et à renforcer la culture du mérite.
Le milieu éducatif et universitaire reste marqué par des mouvements de contestation, notamment à l’UCAD, où les étudiants dénoncent parfois des promesses non tenues ou des violences lors de manifestations.
En parallèle de ces enjeux éducatifs, le Sénégal maintient sa présence sur la scène internationale, y compris dans le sport.
Les syndicats d’enseignants au Sénégal, notamment ceux regroupés au sein du G7 (incluant le SAEMS et le CUSEMS), maintiennent une position de fermeté face aux tentatives d’instrumentalisation de l’école. Leur réaction s’inscrit dans un climat de tension marqué par des revendications sur le respect des accords signés avec l’État.
Des responsables syndicaux, comme ceux du SAEMS, s’érigent en « sentinelles » du système éducatif et refusent explicitement que l’école soit utilisée à des fins de propagande ou de mobilisation partisane. Ils rappellent que l’école doit rester un sanctuaire dédié exclusivement aux apprentissages.
Les syndicats dénoncent les perturbations qui amputent le quantum horaire déjà fragilisé par les crises cycliques. Pour eux, détourner des élèves pour des accueils populaires aggrave le retard pédagogique, surtout dans un contexte où les enseignants luttent pour la qualité de l’enseignement public.
Certains collectifs, comme l’Union des Enseignants de Sénégal Bi Nu Bokk (UE-SBNB), critiquent ouvertement ce qu’ils perçoivent comme une instabilité institutionnelle sous le régime actuel, dénonçant une école « prise en otage ».
Face aux pressions et aux ponctions sur les salaires des grévistes (allant parfois de 30 % à 60 % du salaire mensuel), les syndicats réclament un État responsable qui privilégie le dialogue social plutôt que la coercition ou l’utilisation des élèves.
Malgré ces tensions, un accord récent (avril 2026) entre le gouvernement et le G7 a été signé pour tenter de stabiliser l’année scolaire et apurer le passif des accords non respectés.
Le sanctuaire violé
L’école sénégalaise n’est pas un réservoir de figurants. Elle est, par essence, le sanctuaire du savoir et de la neutralité. En permettant que le temps scolaire soit sacrifié pour garnir les trottoirs lors des tournées économiques ou politiques, le pouvoir actuel commet une faute double. D’abord, pédagogique : chaque minute passée à agiter un drapeau au passage d’un convoi est une minute volée à la construction des citoyens de demain. Ensuite, morale : utiliser des mineurs, par définition vulnérables et dépourvus de discernement politique, pour simuler un plébiscite populaire relève d’une dérive éthique majeure.
La quête effrénée d’onction
Que cherche Bassirou Diomaye Faye ? Porté au pouvoir par une vague de fond inédite, le président semble pourtant prisonnier d’une quête permanente de validation visuelle. Si la légitimité des urnes est indiscutable, celle de la rue ne se décrète pas par circulaire administrative obligeant les chefs d’établissement à libérer leurs classes. Cette mise en scène, loin de renforcer l’autorité de l’État, l’étiole. Elle donne l’impression d’un pouvoir qui doute de son assise et qui, pour compenser un exercice du pouvoir parfois tâtonnant, se réfugie dans la démonstration de force numérique.
Le discrédit de la « Rupture »
Le slogan de la « Rupture » (Le Projet) ne devait pas être qu’un argument de campagne, mais une boussole éthique. Or, en reproduisant les travers tant critiqués sous les régimes précédents — l’utilisation des moyens et du capital humain de l’État pour le culte de la personnalité — les nouvelles autorités brouillent leur message. Sur la scène internationale, cette pratique renvoie l’image d’une démocratie qui peine à s’extraire des vieux schémas populistes.
L’analyse de l’impact de ces critiques sur la communication présidentielle et le comparatif avec les régimes précédents permettent de situer ce débat dans l’histoire politique du Sénégal.
Impact sur la communication de la présidence
Face aux critiques croissantes, la présidence de Bassirou Diomaye Faye a adopté une stratégie de communication hybride, oscillant entre fermeté institutionnelle et réaffirmation des principes de rupture :
- Réaffirmation des principes : En Conseil des ministres (mars 2026), le Chef de l’État a explicitement qualifié l’École de « pilier du pacte républicain ». Cette sémantique vise à répondre aux accusations d’instrumentalisation en replaçant officiellement l’institution au-dessus des contingences politiques.
- Contraste discours/pratique : Malgré ces appels à la « culture de l’excellence » et à la « stabilité du climat social », la persistance des mobilisations d’élèves lors des déplacements présidentiels crée un décalage perçu par l’opinion comme une contradiction avec le « Projet » de transformation systémique.
- Célébration des enseignants : Pour apaiser le secteur, la présidence mise sur la valorisation symbolique, notamment à travers le Grand Prix du Chef de l’État pour l’Enseignant.
Comparatif avec les régimes précédents
L’instrumentalisation de l’école est une constante de la vie politique sénégalaise, bien que son intensité et sa perception varient :
| Président | Approche de l’Espace Scolaire | Contexte de Mobilisation |
| Léopold S. Senghor | École comme forge de l’élite. | Mobilisation civique encadrée par l’idéologie de l’édification nationale. |
| Abdou Diouf | Gestion des crises cycliques. | Déclin progressif de la neutralité scolaire face aux tensions sociales. |
| Abdoulaye Wade | Forte politisation. | Mobilisation massive des jeunes et des « calots bleus », l’école devenant un terrain de conquête électorale. |
| Macky Sall | Hyperprésidentialisme. | Critiques fréquentes sur l’utilisation des élèves pour les « tournées économiques » et accueils populaires. |
| B. Diomaye Faye | Paradoxe de la « Rupture ». | Volonté affichée de réforme (numérique, IA) tout en conservant les vieux codes de la mobilisation physique. |
L’histoire politique montre que chaque alternance promet de libérer l’école de la politique, mais que la nécessité de démontrer une adhésion populaire visuelle finit souvent par l’emporter sur la rigueur des principes
Conclusion
Le Sénégal de 2024 ne peut plus se permettre de traiter sa jeunesse comme un décor de théâtre. La véritable popularité d’un leader se mesure à l’efficacité de ses réformes et à la sérénité de ses institutions, non à la longueur des haies d’honneur formées par des enfants en uniforme. Il est temps de rendre l’école à ses maîtres et à ses élèves, et de laisser la politique aux adultes, dans les urnes et les débats d’idées. Le respect de la fonction présidentielle commence par le respect de ceux qui feront le Sénégal de demain.
L’ouvrage de Gilles Sodeikpon ADENI est une critique acerbe des politiques éducatives menées sous la présidence de Patrice Talon (régime dit de la “Rupture”) au Bénin.*Gilles Sodeikpon ADENI est un observateur et analyste du système éducatif béninois. À travers ses écrits, il se positionne souvent comme un défenseur d’une école plus humaine et moins bureaucratique. Son livre, paru autour de 2023-2024, s’inscrit dans une volonté de dresser un bilan critique des réformes structurelles engagées depuis 2016.
« La vie est un naufrage, mais il ne faut pas oublier de chanter dans les canots de sauvetage. » – Voltaire. Cette phrase souligne que même dans l’effondrement d’une situation, l’espoir et la dignité persistent.

