DAKAR, 05 OCTOBRE 2026 (JVFE)—L’écrivain et homme d’État sénégalais Cheikh Hamidou Kane a été inhumé le dimanche 4 octobre 2026 au cimetière musulman de Yoff, à Dakar.
Décédé la veille, le samedi soir, à l’âge de 98 ans, l’auteur du chef-d’œuvre littéraire L’Aventure ambiguë (1961) laisse derrière lui un immense héritage culturel, intellectuel et politique.
La cérémonie s’est tenue à la morgue de l’hôpital Fann de Dakar. Elle s’est déroulée dans la sobriété et l’émotion, en présence de centaines de personnes, de proches, d’acteurs culturels et de dignitaires politiques.
Le cortège a accompagné l’illustre disparu jusqu’au cimetière de Yoff sous une forte pluie.
Ousmane Sonko, accompagné de cinq ministres, a conduit la délégation officielle pour présenter les condoléances de la Nation.
Des hommages unanimes et nationaux
Depuis l’annonce de sa disparition, les hommages se multiplient à travers le Sénégal et le continent africain :
- Bassirou Diomaye Faye (Président de la République) : Le chef de l’État a salué la mémoire d’un « géant des lettres africaines ». Il a souligné que son œuvre majeure a donné « à des générations d’Africains les mots pour penser une question qui nous habite encore, celle de s’ouvrir au savoir du monde sans rien perdre de ce que nous sommes ».
- Ousmane Sonko: Il a regretté la perte d’une « voix majeure de notre littérature et de notre pensée ».
- Macky Sall (Ancien Président) : Il a rendu hommage à son parcours exceptionnel au service de l’État. C’est sous son mandat que l’ancienne Université virtuelle du Sénégal avait été rebaptisée l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane (UN-CHK) en son honneur.
- Le monde académique : L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) a rappelé que sa pensée et son engagement continueraient de nourrir la réflexion des chercheurs et étudiants à travers le monde.
L’UCAD a rappelé dans un communiqué officiel que l’auteur laissait un « héritage intellectuel et culturel majeur ». La communauté des chercheurs et des enseignants s’est engagée à continuer de faire vivre son œuvre, étudiée depuis des décennies dans les lycées, collèges et universités d’Afrique.
Des cercles de poésie et d’édition à Dakar ont rappelé sa bienveillance envers la jeune génération d’écrivains, qu’il continuait de parrainer et d’encourager lors de ses rares apparitions publiques ces dernières années.
Un double héritage : Les Lettres et l’État
Né à Matam en 1928, Cheikh Hamidou Kane a incarné toute sa vie la dualité harmonieuse entre la culture islamique traditionnelle du Fouta et la formation occidentale. Diplômé de la Sorbonne et de l’ENFOM, il a mis ses compétences au service du Sénégal indépendant en occupant les fonctions de gouverneur de Thiès et de ministre du Plan.
Son roman culte, L’Aventure ambiguë, couronné par le Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1962, reste un classique incontournable étudié par des millions d’élèves et d’étudiants à travers l’espace francophone.

Lors de sa parution en 1961 aux éditions Julliard (co-édité avec Présence Africaine), L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane a provoqué un véritable séisme intellectuel.
Alors que la majorité de la littérature africaine de l’époque se concentrait sur la dénonciation politique frontale de la colonisation ou la satire sociale, ce roman a frappé par sa trajectoire philosophique et théologique inédite. Son accueil critique s’articule autour de quatre dynamiques majeures :
Le choc d’un changement de paradigme littéraire
En 1961, la critique salue une rupture stylistique et thématique fondamentale :
- Un roman métaphysique plutôt que partisan : La critique européenne et africaine découvre avec étonnement un roman africain qui n’est pas uniquement un réquisitoire historique. L’œuvre est immédiatement perçue comme une méditation spirituelle et philosophique universelle portant sur l’angoisse de la perte de foi face au matérialisme occidental.
- La pureté de la langue : Les critiques de l’époque (notamment en France) ont été fascinés par le classicisme, la rigueur et l’élégance de la langue française de Cheikh Hamidou Kane, contrastant de manière saisissante avec la violence du déchirement interne décrit.
La conceptualisation du « Tiraillement Identitaire » et de l’Hybridité
Le livre donne immédiatement des mots à un phénomène que toute une génération d’intellectuels africains vivait sans pouvoir le nommer :
- L’aliénation culturelle : La critique de 1961 valide le concept d’« aventure ambiguë » comme la métaphore parfaite de l’élite africaine formée à l’école coloniale. Le dilemme de Samba Diallo — devenir un hybride culturel sans terreau fixe — devient une grille de lecture incontournable pour la sociologie post-coloniale.
- Le débat de « l’école nouvelle » : Les critiques africains de l’époque se passionnent pour le pragmatisme politique incarné par le personnage de la Grande Royale. Son injonction à « aller apprendre chez eux l’art de vaincre sans avoir raison » est immédiatement saluée comme l’une des formules politiques les plus lucides de la littérature moderne.
Les réserves de la critique marxiste et révolutionnaire
Malgré un concert de louanges, le livre a essuyé des critiques ciblées de la part de certains cercles intellectuels africains engagés dans les luttes d’indépendance de gauche :
- Un élitisme aristocratique : Certains critiques ont reproché au roman son ancrage dans la noblesse traditionnelle des Diallobé, trouvant le récit trop éloigné des réalités et des souffrances des masses paysannes ou ouvrières africaines.
- Un mysticisme jugé fataliste : Pour la frange la plus révolutionnaire des intellectuels des années 60, la fin tragique du héros et la prépondérance des questionnements religieux par rapport à l’action politique concrète étaient perçues comme une forme de pessimisme ou de résignation face à l’Occident.
La consécration immédiate par le Grand Prix (1962)
L’immense retentissement du livre se matérialise dès l’année suivante avec l’attribution du Grand prix littéraire d’Afrique noire en 1962.
Ce prix scelle définitivement le statut de l’œuvre : elle quitte le champ du simple succès d’estime pour devenir un « classique instantané », rapidement intégré aux programmes scolaires et universitaires à travers le monde francophone.

Dans Les Gardiens du Temple (1995), Cheikh Hamidou Kane conceptualise de manière chirurgicale la fracture idéologique de l’Afrique contemporaine en opposant fermement le « retour aux sources » au « recours aux sources ».
Cette distinction constitue le cœur politique et philosophique de sa réponse aux angles morts de L’Aventure ambiguë.
Le « Retour aux sources » : L’impasse passéiste et muséale
Pour Cheikh Hamidou Kane, le « retour aux sources » est une illusion dangereuse :
- Un traditionalisme figé : Il s’agit d’une tentative de calquer le présent sur un passé idéalisé et immuable. L’auteur y voit une démarche réactionnaire et « passéiste », car elle refuse d’intégrer les mutations inévitables du monde.
- Le piège de l’enfermement : Vouloir retourner en arrière condamne les sociétés africaines à l’asphyxie culturelle et à l’impuissance technique face à la mondialisation. C’est la perpétuation de coutumes obsolètes ou néfastes sous le seul prétexte qu’elles sont anciennes.]
Le « Recours aux sources » : Une dynamique d’enracinement et d’action
À l’inverse, le « recours aux sources » est la solution d’avenir préconisée dans le roman :
- Une démarche sélective et critique : Le recours consiste à utiliser la tradition non comme un carcan, mais comme une ressource, un réservoir de valeurs (solidarité, spiritualité, humanisme) pour affronter les défis modernes.
- L’éthique du tri : L’auteur y appelle explicitement à valoriser les meilleures traditions tout en combattant activement les pratiques néfastes.
- La synthèse féconde : Contrairement à la trajectoire brisée de Samba Diallo en 1961, le recours aux sources permet à la nouvelle génération d’intellectuels (comme Salif Bâ) d’assimiler les sciences occidentales sans aliéner leur identité profonde. La tradition devient le socle (l’enracinement) à partir duquel s’opère l’ouverture au monde (la modernité).
En somme, par cette nuance, Cheikh Hamidou Kane explique que l’Afrique ne doit pas chercher à revivre
Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
