L’éditorial de Fodé Cissé :«  L’ombre de Jammeh et les miroirs aux alouettes de la justice transitionnelle»

Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE

 DAKAR, 23 OCTOBRE (JVFE)—Près d’une décennie après la chute et l’exil de l’ancien dictateur gambien Yahya Jammeh en janvier 2017, la quête de justice pour les victimes de ses 22 ans de règne reste prise au piège entre avancées institutionnelles majeures et blocages géopolitiques persistants. Alors que la Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC) a documenté de façon implacable les exécutions extrajudiciaires, les viols, la torture et les disparitions forcées commises sous son régime, le bilan actuel de l’effort judiciaire soulève de profondes critiques.

Un bilan contrasté : réparations financières vs impunité physique

La justice post-Jammeh avance sur deux vitesses distinctes : une efficacité croissante sur le front de la saisie des biens mal acquis d’un côté, et une impuissance flagrante à appréhender l’ex-dictateur de l’autre.

Le processus de justice transitionnelle se structure autour de avancées financières et de poursuites ciblées, tout en faisant face à d’importantes limites :

Un montant de 2 573 414,10 dollars US provenant de la vente d’un bien aux États-Unis a été transféré au Fonds de réparations en octobre 2026, permettant de soutenir l’indemnisation des 1 009 victimes identifiées. Cependant, la gestion de l’inventaire global des biens de Jammeh (estimé à plus de 17 millions de dollars) suscite des critiques et des demandes d’audit de mouvements citoyens comme GALA.

La Commission nationale des réparations est active depuis novembre 2023, un accord avec la CEDEAO prévoit un tribunal spécial, et des jugements extraterritorials ont lieu, tel celui de l’ex-ministre Ousman Sonko en Suisse. Néanmoins, l’exil de Jammeh en Guinée équatoriale bloque son jugement effectif, tandis que le coût total des préjudices est évalué entre 3,7 et 4 millions de dollars.

L’annonce de la signature d’un accord entre Banjul et Washington pour le rapatriement de 2,57 millions de dollars US – issus de la saisie du manoir de Yahya Jammeh à Potomac – a été accueillie par les chancelleries comme une « victoire historique » pour la justice transitionnelle. Certes, pour les 1 009 victimes homologuées par la Commission vérité, l’arrivée de cet argent dans le Fonds national de réparations est une bouffée d’oxygène concrète. Mais ne nous y trompons pas : cette victoire comptable ne saurait masquer le profond enlisement politique et moral du dossier Jammeh.

L’histoire de la Gambie post-dictature s’écrit désormais à double vitesse, et ce contraste devient intenable.

L’essentiel demeure inchangé : Yahya Jammeh coule des jours paisibles en Guinée équatoriale, protégé par l’indifférence coupable des diplomaties régionales. Qu’importe que la CEDEAO brandisse le projet d’un tribunal spécial à Abuja ; tant que le principal donneur d’ordres échappe à la prison, la redevabilité pénale reste un concept abstrait.

Plus grave encore, la vertu affichée par l’administration d’Adama Barrow est aujourd’hui sévèrement entachée sur le plan interne. Comment exiger la confiance des citoyens lorsque la liquidation des 17 millions de dollars d’avoirs locaux saisis à l’ancien dictateur est entourée d’une telle opacité ? La colère du mouvement citoyen GALA (Gambians Against Looted Assets), qui réclame justice sur les conditions de vente de ces biens, prouve que le poison de la corruption ne s’est pas volatilisé avec le départ de l’ancien régime. L’audit ordonné en catastrophe par l’Assemblée nationale sonne comme un aveu de faiblesse.

L’asile de l’ancien président protège le principal responsable, rendant les perspectives de procès incertaines malgré les accords régionaux.

Le manque de transparence reproché au gouvernement dans la gestion des avoirs confisqués affaiblit la portée morale des actions menées sous l’administration d’Adama Barrow.

À l’approche de l’élection de décembre 2026, l’influence persistante des partisans de Jammeh complique la mise en œuvre sereine de la justice.

En somme, l’année 2026 marque une étape clé pour les réparations concrètes, mais l’absence de l’accusé principal et les controverses locales laissent les victimes dans une situation ambivalente.

Le spectre de l’ancien dictateur plane plus que jamais sur Banjul.

Ses partisans restent une force électorale pivot, monnayant leur soutien contre l’édulcoration des poursuites.

Le sentiment de « miroir aux alouettes » — cette amère impression d’avoir troqué une justice réelle contre un spectacle institutionnel et de fausses promesses — a été formulé de manière très concrète par les victimes en Afrique du Sud, en Tunisie et en Colombie.

L’Afrique du Sud : L’illusion du pardon contre l’impunité et la misère

La Commission Vérité et Réconciliation (CVR) (1995) est souvent célébrée à l’international, mais elle est vécue par de nombreuses victimes comme le modèle originel du miroir aux alouettes.

Arguments des victimesRéalité du mirage
Le troc inique « Vérité contre Amnistie »Les tortionnaires de l’Apartheid obtenaient une amnistie immédiate s’ils avouaient leurs crimes. Les familles des victimes ont vu les assassins de leurs proches repartir libres après quelques heures de témoignage, sans passer par la case prison.
L’absence de poursuites ultérieuresLa CVR avait renvoyé des centaines de dossiers à la justice pour les bourreaux ayant refusé de coopérer. Plus de 30 ans après, la grande majorité de ces dossiers n’ont jamais fait l’objet d’enquêtes ou de procès, l’État ayant choisi l’apaisement politique au détriment du droit des victimes.
L’oubli de l’injustice structurelleLa CVR s’est focalisée sur les crimes physiques individuels. Elle a totalement ignoré l’expropriation des terres et l’exploitation économique systémique de la majorité noire, laissant les victimes dans la même pauvreté qu’avant la transition.

La Tunisie : Les promesses de dignité brisées par la restauration politique

Après la révolution de 2011, l’Instance Vérité et Dignité (IVD) a documenté plus de 65 000 dossiers de violations (tortures, corruptions) commises sous les dictatures de Bourguiba et Ben Ali. Aujourd’hui, les victimes parlent d’un abandon total.

Arguments des victimesRéalité du mirage
Des ordonnances de réparation sans valeurL’IVD a remis à des milliers de victimes des “décisions de réparation” officielles. Cependant, l’État a refusé de financer le fonds d’indemnisation. Les victimes se retrouvent avec des papiers officiels sans aucune valeur financière ou médicale.
Le sabotage des Chambres SpécialiséesLes procès ouverts devant les tribunaux ont été systématiquement boycottés par les syndicats de police et les accusés. Avec le virage politique récent de la Tunisie, le processus est entré en agonie, actant le triomphe de l’impunité.
La formule des victimes :Comme le résument les collectifs de victimes tunisiennes lors de manifestations : « Nous avons cru à ce processus censé rendre leurs droits et leur dignité aux victimes. Or, au fil des ans, rien ne s’est réalisé. Stop à l’impunité ! »

La Colombie : Des peines “cosmétiques” face à la douleur des territoires

L’accord de paix de 2016 avec les FARC a créé la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP). Les chefs de guerre qui avouent leurs crimes échappent à la prison classique au profit de “peines restrictives de libertés” axées sur des travaux communautaires.

Arguments des victimesRéalité du mirage
Le sentiment d’une justice de façadePour de nombreuses victimes (notamment de kidnappings de masse ou de massacres), voir des commandants de guérilla purger leur peine en effectuant du reboisement ou du déminage sans aucune forme d’enfermement réel s’apparente à une justice cosmétique.
L’ambiguïté des sanctionsLes victimes ont dû batailler devant les tribunaux pour obtenir que ces peines ne se transforment pas en de simples résidences surveillées laxistes où les coupables circulent librement pendant leur temps libre.
La déconnexion territorialeBien que la JEP intègre des visions novatrices (comme le statut de victime accordé à la Terre pour les peuples autochtones), les populations locales dénoncent le décalage entre la théorie juridique de Bogota et la persistance de la violence armée réelle dans leurs villages.

Pour les victimes de ces trois pays, le “miroir aux alouettes” prend la même forme : les institutions internationales et les gouvernements célèbrent le succès historique d’un accord ou d’un rapport de commission, tandis que sur le terrain, les victimes n’obtiennent ni vérité complète, ni chèques de réparation, ni condamnations pénales pour leurs bourreaux.

Restituer l’argent volé est un devoir économique ; juger les bourreaux est un impératif moral.

En se contentant du premier pour éluder le second, la Gambie court le risque de solder ses comptes à bas prix, laissant aux victimes le sentiment amer que l’impunité des puissants s’achète, elle aussi, à coups de millions.

« La justice transitionnelle devient un miroir aux alouettes lorsque les rituels de la parole et de la réconciliation servent d’écran de fumée pour masquer l’impunité des bourreaux et l’abandon matériel des victimes. »

Cette idée fait écho aux travaux de chercheurs en sociologie politique (comme Sandrine Lefranc ou les analyses de la revue Champ pénal) qui démontrent que ces dispositifs gèrent parfois la douleur des victimes par des protocoles bureaucratiques plutôt que par une véritable justice punitive

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *