Quelques jours avant le second tour qu’il allait remporter, Karol Nawrocki près de l’aéroport de Rzeszow-Jasionka, en Pologne, le 27 mai 2025. La CPAC vise à réunir les conservateurs du monde entier et se décrit comme un forum mondial qui rassemble « des dirigeants publics, des élus, des journalistes, des intellectuels et des citoyens attachés à la liberté, à la souveraineté nationale, à la responsabilité individuelle et à la tradition ». Wojtek Radwanski/AFP, Fourni par l’auteur Adam Simpson, University of South Australia
Le nouveau président, un historien ouvertement nationaliste largement aligné sur Donald Trump, refuse l’entrée de l’Ukraine dans l’UE et l’OTAN, critique Bruxelles sur de nombreux dossiers et est opposé au droit à l’avortement.
C’est peu dire que le résultat du second tour de l’élection présidentielle polonaise a contrarié, en Pologne et partout ailleurs sur le Vieux continent, les tenants du camp pro-européen. Historien de formation, Karol Nawrocki, connu pour son nationalisme intransigeant et pour son alignement sur Donald Trump, a battu de justesse le maire libéral et pro-UE de Varsovie, Rafal Trzaskowski, avec 50,89 % des suffrages contre 49,11 %.
Le président polonais a peu de pouvoirs exécutifs, mais il peut opposer son veto à l’adoption de nouvelles lois. Cela signifie que les conséquences de la victoire de Nawrocki seront ressenties avec acuité, tant en Pologne que dans le reste de l’Europe.
Nawrocki, qui s’est fait élire en tant qu’indépendant mais qui sera soutenu par le parti conservateur Droit et Justice (PiS), fera sans aucun doute tout son possible pour empêcher le premier ministre libéral Donald Tusk et la coalition formée autour du parti de celui-ci, la Plate-forme civique, de mettre son programme en œuvre.
Le blocage législatif promis à la Pologne pour les prochaines années pourrait bien voir Droit et Justice revenir au gouvernement lors des élections législatives de 2027, et remettre le pays sur la voie anti-démocratiques que le parti avait empruntée lors de son dernier passage au pouvoir, de 2015 à 2023. Durant ces huit années, le PiS avait notamment affaibli l’indépendance du pouvoir judiciaire polonais en prenant le contrôle des nominations aux plus hautes fonctions judiciaires et à la Cour suprême.
Au-delà de la Pologne elle-même, la victoire de Nawrocki a donné un coup de fouet aux forces pro-Donald Trump, antilibérales et anti-UE à travers le continent. C’est une mauvaise nouvelle pour l’UE et pour l’Ukraine.
La Pologne, nouveau poids lourd du continent
Pendant la majeure partie de la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, la Pologne n’a eu qu’une influence limitée au niveau européen. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. L’économie polonaise est en plein essor depuis l’adhésion à l’UE en 2004. Elle consacre près de 5 % de son produit intérieur brut à la défense, soit près du double de ce qu’elle dépensait en 2022, au moment de l’invasion massive de l’Ukraine par la Russie.
La Pologne possède aujourd’hui une plus grande armée que le Royaume-Uni, que la France ou encore que l’Allemagne. Et son PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat vient de dépasser celui du Japon.
Ajoutée au Brexit, cette progression a entraîné un déplacement du centre de gravité de l’UE vers l’est, en direction de la Pologne. Puissance militaire et économique montante de 37 millions d’habitants, la Pologne contribuera à façonner l’avenir de l’Europe.
Quel impact sur l’Ukraine ?
L’influence dont la Pologne bénéficie aujourd’hui en Europe est illustrée de façon éclatante par le rôle central qui est le sien dans l’appui de l’UE à l’Ukraine contre la Russie. On l’a encore constaté lors du récent sommet de la « Coalition des volontaires » à Kiev, où Donald Tusk, aux côtés des dirigeants des principales puissances européennes – la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni —, s’est engagé à rehausser le niveau de soutien de l’Union à l’Ukraine et à son président Volodymyr Zelensky.
Ce soutien inconditionnel de la Pologne à l’Ukraine est désormais menacé, car Nawrocki a eu des propos très durs à l’encontre des réfugiés ukrainiens arrivés dans son pays et s’oppose à l’intégration de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN.
Pendant sa campagne, Nawrocki a reçu le soutien de l’administration Trump. Lors de la récente Conservative Political Action Conference, tenue en Pologne, Kristi Noem, la secrétaire à la sécurité intérieure des États-Unis, a déclaré :
Ø « Nous avons chez nous un leader fort, Donald Trump. Mais vous avez la possibilité d’avoir un leader tout aussi fort si vous faites de Karol le leader de votre pays. »
Trump a d’ailleurs accueilli Nawrocki dans le Bureau ovale alors que celui-ci n’était qu’un simple candidat à la présidence. Il s’agit là d’un écart important par rapport au protocole diplomatique standard des États-Unis, qui consiste à ne pas se mêler des élections à l’étranger.
Nawrocki n’est pas aussi favorable à la Russie que la plupart des autres dirigeants internationaux estampillés « MAGA », mais cela est dû en grande partie à la géographie de la Pologne et à l’histoire de ses relations avec la Russie. La Pologne a été envahie à plusieurs reprises par les troupes russes ou soviétiques dans ses plaines orientales. Elle a des frontières communes avec l’Ukraine ainsi qu’avec le Bélarus, État client de la Russie, et avec la Russie elle-même à travers l’enclave fortement militarisée de Kaliningrad, située sur la mer Baltique.
J’ai fait l’expérience de l’impact que peut avoir sur la Pologne la proximité de ces frontières lors d’un terrain en 2023, quand j’ai effectué un voyage en voiture de Varsovie à Vilnius, la capitale lituanienne, en passant par le corridor de Suwalki.
Cette frontière stratégiquement importante entre la Pologne et la Lituanie, longue de 100 kilomètres, relie les États baltes au reste de l’OTAN et de l’UE au sud. Elle est considérée comme un point d’ignition potentiel si la Russie venait à occuper ce corridor afin d’isoler les États baltes.
Du fait de ce contexte géopolitique, les conservateurs nationalistes polonais sont nettement moins pro-russes que ceux de Hongrie ou de Slovaquie. Nawrocki, par exemple, n’est pas favorable à l’arrêt de l’approvisionnement en armes de l’Ukraine.
Il n’en demeure pas moins que son accession à la présidence Nawrocki ne constitue pas une bonne nouvelle pour Kiev. Pendant la campagne, Nawrocki a déclaré que Zelensky « traite mal la Pologne », reprenant ainsi le type de formules que Trump lui-même aime à employer.
L’importance de l’élection s’est traduite par un taux de participation record de près de 73 %.
L’alternative qui se présentait aux électeurs polonais entre Nawrocki et Trzaskowski était extrêmement tranchée.
Trzaskowski souhaitait une libéralisation des lois polonaises sur l’avortement – l’IVG avait de facto été interdite en Pologne sous le gouvernement du PiS – et l’introduction de partenariats civils pour les couples LGBTQ+. Nawrocki s’oppose à de telles mesures et à ces changements et mettra très probablement son veto à toute tentative de loi allant dans ce sens.
Un sondage Ipsos effectué à la sortie des urnes a mis en évidence les divisions sociales qui traversent aujourd’hui le pays.
Comme lors d’autres élections récentes dans le monde, les femmes et les personnes ayant un niveau d’éducation élevé ont majoritairement voté pour le candidat progressiste (Trzaskowski), tandis que la plupart des hommes et des personnes ayant un niveau d’éducation moins élevé ont voté pour le candidat conservateur (Nawrocki).
Après le succès surprise du candidat à la présidence libéral et pro-UE aux élections roumaines il y a quinze jours, les forces pro-UE espéraient un résultat similaire en Pologne. Ces espoirs ont été déçus : les libéraux du continent devront désormais s’engager dans une relation difficile avec ce dirigeant trumpiste de droite qui jouera un rôle majeur au sein d’un pays devenu, à bien des égards, le nouveau cœur battant de l’Europe.
L’Afrique devient une contrainte à résoudre par une méthode mathématique de simplexe
Au cours des dernières années, le Mali a connu une augmentation exponentielle des incidents violents, qui ont entraîné la mort de plusieurs militaires et civils et exacerbé la crise humanitaire et sécuritaire en cours dans le pays. La prévalence des décès liés aux insurgés au Mali a considérablement augmenté avec l’arrivée des militaires au pouvoir, le nombre d’incidents ayant doublé de 3539 à 6690 entre 2020-2021 et 2022-2023.
Alors que les partenariats de longue date en matière de lutte contre le terrorisme et d’aide extérieure se sont considérablement détériorés, des groupes terroristes – l’État islamique au Sahel et Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) – se sont ancrés dans le pays. Ils ont intensifié leurs activités et ont tué plusieurs personnes. D’autres groupes, dont Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et Ansar al Dine , ainsi que les rebelles touaregs opèrent au Mali. Les rebelles touaregs sont toutefois plus enclins à coopérer avec le gouvernement que les groupes djihadistes, et se distancient dans une certaine mesure des djihadistes.
Le Global Terrorism Index (GTI) de 2024 classe actuellement le Mali, sanctuaire et épicentre de l’extrémisme islamique violent, quatrième parmi les pays les plus touchés par le terrorisme, soit une hausse d’un point par rapport à l’année précédente. Le terrorisme et l’insurrection sont associés aux caractéristiques géopolitiques uniques du Mali, qui comprennent ses voisins instables, la migration, la vulnérabilité aux changements environnementaux et climatiques, la pénurie de nourriture et d’eau, et la pauvreté extrême. Ces éléments se combinent pour créer un environnement complexe et propice à l’avancement de ces groupes.
En tant que chercheurs, nous avons étudié les opérations de maintien de la paix, les conflits africains, la sécurité mondiale et le terrorisme. “Nous avons constaté dans une recente etude que l’incertitude et l’instabilité au Mali sont parmi les principaux facteurs à l’origine du terrorisme.”
Le “triangle de contraintes”
Souvent qualifié d’État défaillant, le Mali se trouve dans une zone de crise régionale plus large, avec des pays voisins avec des gouvernements faibles qui partagent en grande partie les mêmes problèmes.
Les conflits religieux, culturels et ethniques, ainsi que les conditions environnementales difficiles, ont entraîné une pauvreté extrême au Mali, la migration fréquente et ont fait environ 400 000 déplacés . Les combats intergroupes ont rendu de nombreuses régions du pays presque inaccessibles à l’aide humanitaire, exposant un grand nombre de civils à la famine et aux groupes armés.
Même s’il est un pays sans littoral avec peu de terres fertiles, le Mali occupe une zone qui offre aux groupes terroristes d’importantes possibilités économiques. Par exemple, les principales routes de migration et de contrebande de drogues traversent le Mali avant d’atteindre l’Europe. Les groupes terroristes collaborent avec les tribus vivant dans le désert pour assurer la circulation sûre de ces marchandises illicites et vitales. Toutefois, le gouvernement et les organisations sont confrontés à des obstacles importants dans la surveillance de ces expéditions.
Le Mali est confronté à de nombreuses difficultés en raison de ses conditions géopolitiques et de sécurité. Toutefois, les organisations terroristes que nous avons précédemment identifiées considèrent ces facteurs, tels que les disparités socioéconomiques au Mali, en particulier entre les régions du nord et du sud, comme avantageux, et elles les ont utilisés de plusieurs manières. À l’exception des grandes villes (Bamako, Ségou et Sikasso), la majeure partie du pays est sous-développée et près de la moitié de la population vit dans la pauvreté.
Combats internes
Les principaux groupes ethniques du Mali sont dispersés dans tout le pays. Certains de ces groupes soutiennent fortement les djihadistes dans des régions éloignées où le gouvernement central a peu d’influence ou de portée. Depuis son indépendance officielle de la France en 1960, le Mali a subi de nombreuses révoltes, insurrections et coups d’État. Il s’agit notamment de révoltes récurrentes des populations touaregs du Nord-Est du pays, qui ne sont pas satisfaites de leur statut et celles des forces de l’État. La rébellion des Touaregs a commencé en 2011, dans le but de créer leur propre État, l’Azawad.
L’accord de paix de 2015 était crucial pour la stabilité du Mali, mais les militaires qui ont pris le pouvoir en 2020 y ont mis fin après avoir accusé les Touaregs de violer leur engagement à l’égard de l’accord.
Une autre cause majeure de l’augmentation de la violence est le contraste entre les objectifs et les stratégies générales des groupes rivaux, tels que AQMI et les touaregs, entre autres. Sans aide extérieure, les solutions internes des forces gouvernementales ont non seulement échoué à contenir ces groupes, mais ont aggravé la situation. Les attaques menées partout dans le pays, à l’exception de la région du nord-est, par des mercenaires, des gangs et des groupes, y compris la Katiba Macina (également connu sous le nom de Front de libération de Macina) ont soutenu des violations flagrantes des droits de l’homme, telles que les agressions sexuelles et l’exploitation d’adultes et d’enfants.
Les vastes zones non contrôlées par l’État, ainsi que ses lacunes sociales, politiques et économiques en matière de sécurité, qui se sont accrues à la suite des conflits internes prolongés et répandus et de la situation géographique du pays, en font un cadre idéal pour les activités terroristes, y compris leur exploitation de la frustration et des situations désespérées des populations.
Parallèlement à ces activités, le personnel de sécurité malien a commis des atrocités qui mettent en danger et érodent le tissu social. Dans l’ensemble, les populations maliennes ont perdu confiance dans la capacité du gouvernement et des forces de sécurité extérieures, comme les forces de maintien de la paix de l’ONU, à les protéger.
Plusieurs facteurs importants ont contribué à créer un environnement idéal pour que les groupes terroristes recrutent des membres. Ceux-ci comprennent une population croissante mais extrêmement vulnérable et désespérée, un niveau de vie en baisse et un manque presque total de sécurité. La confluence de ces facteurs a entraîné un déclin de la confiance de la population envers le gouvernement central.
Au cours des dernières années, la perception publique négative envers le gouvernement central de Bamako a suscité des nombreuses plaintes. Le sentiment qui prévaut pour beaucoup est que le gouvernement est indifférent aux préoccupations et aux défis auxquels sont confrontés la population en général et des groupes spécifiques. Cela a suscité un ressentiment, un retour contre le système, une recherche d’alternatives et une radicalisation.
Les organisations terroristes ont tiré parti de cette aggravation en donnant aux personnes et aux groupes de différentes générations un moyen d’exprimer leur ressentiment et leur colère.
Perspectives pour la paix
Comme d’autres pays anciennement colonisés, le Mali est confronté à des défis sociaux, politiques et économiques persistants en raison de ses frontières artificielles et de ses héritages historiques négatifs. Les conditions géopolitiques et de sécurité extrêmes mentionnées exacerbent ces héritages : pauvreté extrême, insécurité alimentaire, chômage et une population jeune rapidement privée de droits.
Dans l’ensemble, à l’augmentation de la méfiance, de la peur et de l’incertitude dans tout le pays s’ajoute la longue histoire des défis et des crises du Mali. Toutefois, il est peu probable que la stabilité et la paix s’installent sans la reconnaissance des relations complexes entre ces facteurs, des intérêts variés des groupes ethniques et économiques disparates du Mali et un effort concerté d’acteurs nationaux et internationaux dotés des moyens et de la volonté de s’attaquer aux nombreuses questions structurelles du pays et non à des questions d’actualité.
La tâche difficile d’instaurer la paix au Mali et dans la région environnante dépasse le cadre de la sécurité traditionnelle. Toutes les stratégies visant à rétablir la stabilité et la paix doivent être construites autour de cette perspective. Il est donc nécessaire d’instaurer un dialogue entre le gouvernement et ces communautés en colère.
Sans ressources matérielles et humaines extérieures, au contraire, cette réalité est loin d’être atteignable. Ces initiatives et ces ressources sont essentielles pour répondre aux besoins des populations affligées et défavorisées, pour retrouver leur confiance et pour réduire le pouvoir et l’influence des organisations terroristes.
Le Mali a grandement besoin d’aide pour développer et défendre ses infrastructures actuelles afin de garantir la fourniture de services vitaux, d’atténuer les crises alimentaires et d’eau et de créer des emplois. La junte accepte l’aide humanitaire, mais l’a politisée, interdisant toutes les activités d’ONG soutenues par la France en 2022.
Pour aider à atténuer les conséquences de la propagande et de l’idéologie radicales, des initiatives éducatives sont également nécessaires. Le succès de ces initiatives et d’autres dépend de la coopération et du soutien tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
En ce qui concerne la première, l’inclusivité, la stabilité et l’expertise sont nécessaires, mais font défaut dans la gouvernance. Des efforts coordonnés visant à assurer les flux financiers tels que les aides, les investissements directs étrangers et les virements sont essentiels pour éviter l’attraction d’opportunités financières criminelles et terroristes alternatives.
Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de voies qui conduisent à une paix et à une stabilité durables sans le soutien inébranlable d’acteurs civils impartiaux tiers qui accordent une plus grande priorité à la sécurité future de la nation et de ses citoyens.
Alors que l’insécurité s’aggrave au Mali et que la junte continue de miser sur la protection russe, une question dérangeante s’impose : la Russie pourrait-elle un jour pactiser avec certains groupes djihadistes, comme elle l’a déjà fait ailleurs ?
Loin d’être un scénario complotiste, cette hypothèse s’appuie sur une série de précédents concrets, où Moscou a privilégié ses intérêts géopolitiques en s’associant, directement ou indirectement, à des acteurs violents, parfois terroristes.
Afghanistan : les talibans, de parias à alliés
En avril 2024, la Russie a opéré un virage spectaculaire : la Cour suprême russe a retiré les talibans de sa liste des organisations terroristes. Une décision vite suivie par l’acceptation d’un ambassadeur à Moscou, et des rencontres de haut niveau entre responsables russes et dirigeants talibans, dont le sulfureux Sirajuddin Haqqani, ministre de l’Intérieur afghan.
Ce réalignement intervient après un attentat meurtrier en mars 2024 à Moscou revendiqué par l’État islamique au Khorassan. Pour Vladimir Poutine, les talibans deviennent alors un rempart utile contre une menace jugée plus immédiate, malgré leurs antécédents sanglants.
En clair : la Russie ne s’embarrasse pas de cohérence morale lorsqu’il s’agit de sécuriser son influence régionale ou ses routes économiques.
Syrie : quand la Russie mise sur ses ex-ennemis
Autre cas emblématique : la Syrie. Après avoir été l’un des piliers du régime d’Assad, Moscou s’est adaptée au renversement du pouvoir fin 2024. Aujourd’hui, elle traite directement avec un gouvernement dominé par HTS (anciennement lié à al-Qaïda), afin de préserver l’essentiel : ses bases militaires (à Tartous et Hmeimim) et ses contrats énergétiques.
Preuve ultime de ce pragmatisme extrême : la Russie aurait fourni 23 millions de dollars de liquidités au nouveau régime, en imprimant de la monnaie syrienne à Moscou. Le prix à payer pour maintenir un pied dans le pays.
Soudan : partenaires de guerre ou simples instruments ?
Le conflit soudanais illustre une autre facette du jeu russe. Pendant des années, Wagner a armé et encadré les FSR (Forces de soutien rapide) du général Hemedti contre l’armée régulière soudanaise, en échange d’un accès stratégique aux mines d’or du Darfour.
Mais en 2025, tout change : la Russie se rapproche du camp adverse, le Conseil souverain de transition, et amorce des discussions pour l’implantation d’une base navale sur la mer Rouge. Exit les FSR, bienvenue aux nouveaux interlocuteurs.
Cette bascule démontre que pour Moscou, les alliances sont réversibles, dictées par le seul calcul d’influence.
Centrafrique : utiliser les milices pour contrôler les ressources
En RCA, Wagner a joué une partition plus insidieuse encore. En s’alliant à des groupes armés locaux — comme la milice Azandé Ani Kpi Gbé — sous couvert d’intégration dans l’armée nationale, les mercenaires russes ont sécurisé l’accès à des zones riches en minerais, proches du Soudan et de la RDC.
Le résultat ? Une montée des violences. En 2025, des combattants formés par Wagner sont accusés par l’ONU d’avoir commis des massacres. Une guerre par procuration déguisée en coopération.
Et le Mali dans tout ça ?
Depuis janvier 2025, plus de 70 attaques djihadistes ont été recensées dans le nord du Mali (Mopti, Gao, Tombouctou), selon les données de l’ACLED. Malgré cela, la transition entre Wagner et Africa Corps se fait dans l’opacité, sans véritable changement de doctrine.
Ce contexte soulève une question : si l’armée malienne s’effondre face à la pression djihadiste, la Russie pourrait-elle négocier — ou tolérer — des arrangements avec certains groupes pour protéger ses intérêts ?
Quand on observe les exemples afghan, syrien, soudanais et centrafricain, la réponse ne semble plus si invraisemblable.
Leçons ignorées, risques amplifiés
Le Mali court le risque de reproduire les erreurs d’autres partenaires de Moscou : faire confiance à une puissance qui peut changer de camp du jour au lendemain, instrumentaliser des groupes locaux, ou s’allier temporairement avec des extrémistes dans une logique purement utilitariste.
Moscou ne s’embarrasse pas de fidélité : hier ennemis, aujourd’hui alliés ; hier milices soutenues, demain sacrifiées.
Conclusion : un jeu d’alliances à haut risque
Ce que démontre l’histoire récente, c’est que la Russie n’a aucun scrupule à coopérer avec des acteurs problématiques si cela sert ses ambitions. Le Mali, affaibli, isolé et instable, pourrait devenir le prochain terrain d’application de ce cynisme géopolitique.
Pour Bamako, l’heure n’est plus à la fascination aveugle, mais à une lecture lucide des faits. Dans le grand jeu stratégique de Moscou, même les alliances les plus solides ne sont que des leviers temporaires.
« La paix est un processus quotidien, un produit de nombreuses décisions. »John F. Kennedy
Fodé Cissé
Directeur de publication
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Jvfe
