Thiaroye 44 : “un travail inachevé” qui continue ne serait-ce que pour la mémoire de nos soldats

DAKAR, 03 DECEMBRE 2025( JVFE)La cérémonie du 81ᵉ anniversaire du massacre des tirailleurs sénégalais s’est tenue lundi 1er décembre 2025 au camp militaire de Thiaroye, dans la grande banlieue est de Dakar.

Thiaroye 44 : “un travail inachevé” qui continue ne serait-ce que pour la mémoire de nos soldats sous le règne du président Bassirou Diomaye Faye.

Travail inachevé et actions en cours sous la présidence de Bassirou Diomaye Faye

  • Reconnaissance officielle : Le président Faye a publiquement qualifié le massacre de Thiaroye de “quelque chose qui a été cachée” et a réaffirmé la nécessité de rétablir la vérité historique.
  • Restauration de la vérité historique : Le gouvernement a mandaté des historiens pour enquêter et établir un état des lieux des connaissances et des lacunes concernant le massacre.
  • Recherche de fosses communes et de sépultures : La recherche de fosses communes et d’un cimetière est une étape cruciale pour obtenir des informations précises, car il est encore difficile de déterminer le nombre exact de victimes et leur lieu de sépulture.
  • Développement d’une conscience panafricaine : Le travail en cours est perçu comme un “acte de souveraineté” qui contribue à la construction d’une mémoire collective et d’une conscience panafricaine, comme l’a souligné l’historien Mamadou Diouf.
  • Importance de l’engagement continu : L’affirmation suggère que la commémoration du massacre doit aller au-delà des cérémonies annuelles et être un engagement continu en faveur de la justice, de la vérité et de la dignité des tirailleurs sénégalais. 

En bref

  • Le massacre de Thiaroye est une blessure historique qui n’est pas encore pleinement résolue.
  • Le président Faye a reconnu publiquement les aspects cachés du massacre et l’importance de la recherche historique.
  • Le travail de recherche en cours vise à établir la vérité historique et à identifier les lieux de sépulture.
  • La continuation de ce travail est vue comme un devoir de mémoire, un acte de souveraineté et un pas vers une plus grande justice et dignité pour les tirailleurs sénégalais. 

Rappel historique

Le 1er décembre 1944, au camp de Thiaroye, à une quinzaine de kilomètres de Dakar, la capitale sénégalaise, plusieurs tirailleurs sénégalais, ont été froidement abattus par leurs frères d’armes des troupes coloniales françaises de maintien d’ordre.

Plus de quatre-vingts ans après le massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye le 1er décembre 1944, la vérité n’est toujours pas établie sur cet événement douloureux. L’équipe d’historiens chargés par les nouvelles autorités sénégalaises de faire la lumière sur ce massacre, vient de publier un livre blanc sur la question. On y apprend beaucoup d’informations parmi lesquelles l’absence du manifeste du bateau qui a ramené les tirailleurs sénégalais à Dakar, une pièce essentielle qui empêche d’établir un bilan et des ”disjonctions” notées après les premières fouilles archéologiques au niveau du cimetière de Thiaroye dans la banlieue dakaroise.

Des tirailleurs sénégalais attendent leur départ pour Dakar à bord du SS Pasteur, un navire de transport de troupes.

La cérémonie du 81ᵉ anniversaire du massacre des tirailleurs sénégalais s’est tenue lundi 1er décembre 2025 au camp militaire de Thiaroye, dans la grande banlieue est de Dakar.

Thiaroye (ou Tiaroye) est une ville du Sénégal, située dans la banlieue de Dakar, au sud de la presqu’île du Cap-Vert, entre Pikine et Rufisque.

Les tirailleurs sénégalais jouent un rôle fondamental dans la libération de la France en 1944, qu’ils paieront parfois de leur vie. Les nazis n’hésitent pas à calomnier ces troupes, allant même jusqu’à fusiller les soldats africains faits prisonniers.

Le 1er décembre 1944, à Thiaroye, un camp militaire près de Dakar (Sénégal), l’armée française fait feu sur des tirailleurs sénégalais. Le bilan de ce qui apparaît rapidement comme un massacre reste incertain ; les autorités militaires parlant alors de 35 ou de 70 tués.

Ces travailleurs ne supportaient pas l’inégalité de leur statut comparé à ceux qui avaient rejoint l’armée. Leur contestation se focalisa sur la question de l’uniforme de soldat – ce symbole de prestige et d’appartenance auquel ils n’avaient pas accès, alors qu’ils se considéraient comme des tirailleurs de plein droit.

Le fanion du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais décoré de la fourragère, 1918. Carré musulman du cimetière Saint-Acheul d’Amiens.

Professeur à l’Université de Colombia aux Etats Unis, Mamadou Diouf est celui qui dirige le comité d’historiens sénégalais chargés d’établir toute la vérité sur le massacre de Thiaroye 44.

Dans un entretien avec BBC News Afrique, l’historien sénégalais évoque de nouveaux éléments trouvés par lui et ses collègues qui travaillent sur ce qui est officiellement reconnu par la France comme étant un ”massacre” alors que pendant des décennies il était considéré comme une ”mutinerie”.

”On a énormément d’informations autour du régiment des tirailleurs, autour de leur recrutement qui est souvent forcé, à leur participation à la seconde Guerre mondiale” campe Mamadou Diouf.

”On sait aussi comment ils sont arrivés en France, comment ils ont été gardés dans des prisons allemandes et ensuite dans des prisons françaises après la défaite française de 1940” a-t-il ajouté.

Selon Diouf, le regroupement en Normandie, puis le rapatriement en Afrique des tirailleurs sénégalais obéissaient à une logique: blanchir les troupes qui ont libéré la France, car les autorités françaises ne voulaient pas voir une présence aussi massive d’Africains au moment de la libération.

Les documents historiques liés au massacre ont été ”manipulés, caviardés, mais aussi certains cachés ou dissimulés” soutient Mamadou Diouf.

”Il est très clair que depuis le début, les autorités françaises se sont lancées dans des entreprises qui sont des entreprises de dissimulation” des documents qui entourent le massacre des tirailleurs sénégalais de retour de guerre qui réclamaient leurs soldes, tranche l’historien sénégalais.

Il donne l’exemple d’une pièce du puzzle qui manque à savoir le manifeste du bateau.

Le manifeste est un document de transport maritime ou aérien qui récapitule l’ensemble des personnes qui sont à bord du navire, du port d’embarquement, au port de débarquement.

Pour le cas du Circassia, ce navire anglais qui a quitté le 4 novembre 1944 Morlaix (Bretagne) pour ramener à Dakar les tirailleurs sénégalais, le document est introuvable.

”La France dit qu’il n’y a pas de manifeste. Ce qui est incompréhensible, surtout pour une armée, c’est inimaginable” dit-il.

L’existence de cette pièce centrale aurait pu faciliter le travail des historiens pour établir le bilan du massacre qui continue de faire débat.

”Si on sait combien ont embarqué, on peut à la limite analyser à partir de cela pour savoir combien ont été tués” explique Mamadou Diouf.

Un premier bilan reconnu par la France fait état de 35 morts mais, le chiffre de 70 est avancé de nos jours.

De nombreux chercheurs dont des historiens français parlent d’au moins 300 à 400 tirailleurs qui ont été tués.

Casablanca : embrouille autour d’une escale

Dans l’histoire du massacre de Thiaroye, un événement vient semer la confusion. Il s’agit de l’escale à Casablanca (Maroc) du navire transportant les tirailleurs de retour au pays natal.

Partis des côtes normandes le 4 novembre 1944, les tirailleurs sénégalais ont débarqué à Dakar le 21 novembre, après une escale de 24 heures à Casablanca.

Un rapport de la Sûreté générale à Dakar, écrit après le massacre de Thiaroye le 1er décembre 1944 , relate une désertion de 400 tirailleurs sénégalais lors de l’escale en terre marocaine.

Martin Mourre historien français remet en cause ce document car dit-il le rapport d’un chef d’escadron présent sur le navire qu’il a consulté pour ses travaux ”ne signale rien de tel lors de l’escale marocaine, jugée tout à fait normale”.

Pour lui, cette supposée désertion de 400 hommes est ”invraisemblable pour des hommes si près du foyer après quatre années de captivité”. Cette hypothèse pourrait avoir servi à dissimuler le nombre réel des victimes du massacre de Thiaroye.

On est donc en face de ”documents historiques falsifiés” comme le notent Mamadou Diouf et l’historienne française Armelle Mabon.

Dans son ouvrage intitulé ”Le massacre de Thiaroye le 1er décembre 1944 : Histoire d’un mensonge d’Etat” Armelle Mabon écrit au sujet des documents historiques liés à l’événement que « les historiens ont travaillé sur des documents falsifiés sur ordre, de sorte qu’on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux ».

Ce que révèlent les fouilles archéologiques entreprises récemment

Le président du Comité de commémoration du massacre de Thiaroye, Mamadou Diouf, prononce un discours après la remise du rapport officiel sur le massacre de Thiaroye au président sénégalais lors d’une cérémonie au palais présidentiel de Dakar, le 16 octobre 2025.

Les autorités sénégalaises ont donné l’autorisation à l’équipe de chercheurs d’entreprendre des fouilles au cimetière de Thiaroye, voire d’autres sites pour faire toute la lumière sur ce massacre.

Depuis la célébration du 80eme anniversaire de la tuerie le 1 décembre 2024, les fouilles archéologiques ont commencé.

”Ce qu’on a constaté à partir des sondages faits et qui mériteraient d’être prouvés après la fouille de l’ensemble du cimetière, c’est qu’il y a une espèce de disjonction” renseigne Mamadou Diouf.

”Les sépultures débordent de la tombe ou ne sont pas dans la tombe, mais sont à côté. Et cela prouve que probablement disons-le, les chambres et les pierres tombales sont postérieures à l’enterrement” dit-il.

”Les fouilles nous ont permis pour l’instant aussi de découvrir que probablement certains qui avaient les pieds entravés avaient été exécutés là” (fosses communes).

Pour lui, ”cette architecture tombale du cimetière de Thiaroye ne sert qu’à créer un décor qui contredit l’anarchie des enterrements” à l’époque soutient-il, avant de faire une autre révélation ”il n’y a pas une direction unique dans l’enterrement. Visiblement, aucun rite religieux n’a été observé. Certains sont enterrés les pieds vers la pierre tombale, d’autres, la tête est dans une

direction différente”.

Réaction de la France à la publication du livre blanc sur le massacre de Thiaroye

Interrogé par l’AFP en marge d’un forum à Lagos sur la publication du Livre blanc par les autorités sénégalaises, Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des affaires étrangères a indiqué que les autorités françaises allaient “prendre connaissance de ce rapport”.

Le chef de la diplomatie française a précisé que son pays est ”prêt à coopérer avec le Sénégal pour que les travaux de recherche puissent éclairer ce qui s’est passé ce jour-là (NDLR 1er décembre 1944)”.

“La France ne détourne pas les yeux de sa propre histoire et a engagé avec le Sénégal, mais aussi avec un certain nombre d’autres pays africains, un travail de mémoire”, a-t-il souligné.

Les perspectives

Le travail entrepris actuellement par des historiens sénégalais à la demande du gouvernement est un ”acte de souveraineté qui participe de la construction d’une histoire, d’une mémoire et d’une conscience panafricaine et qui sert au développement de l’unité africaine” dit Mamadou Diouf.

Pendant longtemps dit-il, ”la France a dans une certaine mesure été capable d’imposer le silence aux autorités sénégalaises. Et même Senghor qui a écrit le premier poème sur le massacre qui date de la même période décembre 44, a arrêté d’en parler quand il devient président de la République”.

De son point de vue, les fosses communes et le cimetière vont être d’une très grande utilité pour avoir des informations précises pour au moins savoir ce qui s’est passé.

”Ce que nous avons essayé de faire, c’est de faire cet état des lieux et de tirer des conclusions sur ce que nous savons, ce que nous ne savons pas et d’établir une feuille de route avec des recommandations pour continuer la recherche étant entendu que ce travail est bien sûr dans la situation actuelle, un travail inachevé” a-t-il conclu.

Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE

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