Par Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
DAKAR, 17 OCTOBRE (JVFE)—Le gouvernement se retrouve aujourd’hui face à une équation que la science politique qualifie d’insoluble. D’un côté, des lycéens et des usagers exaspérés crient leur colère face au délabrement des services publics ; de l’autre, les « justiciers obligataires » exigent une discipline budgétaire de fer sous peine de couler le crédit de la nation. Au milieu, un exécutif privé de majorité absolue à l’Assemblée, qui doit présenter un budget d’austérité à seulement six mois de l’échéance présidentielle. C’est le grand paradoxe du moment : l’État n’a jamais eu autant besoin de dépenser pour éteindre l’incendie social, et n’a jamais eu aussi peu d’argent pour le faire.
L’anatomie d’une impasse
Pour un gouvernement minoritaire, chaque choix budgétaire est un pas de plus vers une motion de censure. Ce manque de légitimité parlementaire prive l’exécutif du bouclier politique nécessaire pour mener des réformes structurelles impopulaires.
| Le front social (La Rue) | Le front financier (Les Marchés) |
| La réalité : Des infrastructures scolaires à l’abandon, un manque criant de professeurs et un sentiment de déclassement généralisé. | La réalité : Une dette souveraine jugée de plus en plus risquée, matérialisée par des taux d’emprunt qui s’envolent. |
| Le risque : Une contagion de la contestation (jonction entre la jeunesse et les syndicats) capable de paralyser le pays. | Le risque : Une dégradation de la note souveraine par les agences de notation, provoquant une crise de liquidité. |
| L’exigence : Un réinvestissement massif et immédiat de l’État. | L’exigence : Un signal clair et net de réduction des déficits. |
Le calcul électoraliste face au mur de la dette
À six mois d’un scrutin présidentiel, la rationalité politique voudrait que le gouvernement distribue des chèques pour calmer la grogne — la fameuse politique du « quoi qu’il en coûte » électoral. Mais cette fois, le coffre-fort est vide et la sentinelle du marché veille. Si le gouvernement cède à la rue pour sauver sa réélection, les créanciers augmenteront instantanément le coût des nouveaux emprunts, annulant le bénéfice de toute aide sociale par une inflation de la charge de la dette.
À l’inverse, choisir la rigueur budgétaire à la veille d’une élection est un suicide politique programmé. Aucun candidat de la majorité sortante ne peut décemment faire campagne sur des coupes dans les budgets de l’éducation ou de la santé alors que les institutions prennent l’eau.
Quelle porte de sortie pour l’exécutif ?
Face à ce piège, trois voies — toutes hautement risquées — se dessinent pour le gouvernement :
- Le surplace tactique (Le statu quo) : Tenter de gagner du temps en multipliant les commissions d’enquête et les promesses à long terme sans engager de dépenses immédiates. Risque : Exaspérer la rue et ne pas rassurer les marchés.
- Le passage en force budgétaire : Utiliser des outils constitutionnels pour faire adopter un budget de rigueur sans vote. Risque : Provoquer la chute immédiate du gouvernement par une motion de censure transpartisane.
- Le virage fiscal (Taxer plutôt que couper) : Chercher de nouvelles recettes en taxant les superprofits ou les très hauts patrimoines pour financer l’urgence scolaire sans creuser le déficit. Risque : S’aliéner son électorat traditionnel à l’approche du scrutin.
Gouverner, c’est choisir. Mais lorsque le choix se résume à la faillite financière ou à l’implosion sociale, la marge de manœuvre n’est plus qu’une illusion. Les six prochains mois ne seront pas une campagne électorale classique, mais une longue gestion de crise où le gouvernement devra décider quel monstre il préfère affronter : la colère du peuple ou le tribunal des marchés.
La célèbre maxime de l’homme politique français Pierre Waldeck-Rousseau, prononcée à la fin du XIXe siècle :
« Gouverner, c’est choisir entre deux inconvénients. »
Dans la culture politique et l’histoire contemporaine, cette pensée a été modernisée ou reformulée sous la forme : « Gouverner, c’est choisir entre le feu et la rue » (ou « entre le déshonneur et la rue »). cependant ,avec Victor Hugo (1802-1885)
« Il vient une heure où protester ne suffit plus : après la philosophie, il faut l’action. » (Les Misérables)
