Fodé CISSE, Journaliste, Rédacteur en Chef & Directeur de Publication © JVFE
Le ciel économique, que l’on pensait s’éclaircir avec le reflux progressif de l’inflation, s’assombrit à nouveau sous l’effet d’une menace familière : l’or noir. L’analyse récente de la Coface sonne comme un rappel à l’ordre pour ceux qui tablaient sur un atterrissage en douceur et une baisse rapide des taux d’intérêt.
En brandissant le scénario d’un baril de Brent s’installant durablement au-dessus des 100 dollars, l’assureur-crédit pointe du doigt le “talon d’Achille” de notre reprise économique.
- “Le reflux des prix de l’énergie depuis le pic de l’été” et la baisse générale des composantes (énergie, alimentaire) marquent la tendance actuelle.
- “Bruxelles prévoit un reflux de l’inflation au prix d’une croissance très molle”.
- “L’inflation confirme son reflux. Le PCE, indice privilégié par la Fed, affiche sa plus faible progression en octobre depuis début 2021”.
- Persistance : Malgré la baisse, la lutte contre l’inflation s’avère “plus tenace et persistante que les grandes banques centrales ne l’avaient d’abord imaginé”.
Selon Coface, une hausse prolongée du Brent pourrait raviver l’inflation mondiale et peser sur la croissance, avec un risque accru de stagflation dans un contexte de tensions géopolitiques au Moyen-Orient. L’assureur-crédit estime qu’une hausse prolongée de 15 dollars du Brent pourrait retrancher environ 0,2 point de croissance mondiale tout en ajoutant près de 0,5 point d’inflation. Dans un tel contexte, le risque de stagflation (combinaison de croissance faible et d’inflation élevée) redeviendrait une menace crédible pour l’économie mondiale, avec des conséquences potentiellement importantes pour les entreprises et le commerce international.
Cette analyse intervient dans un contexte de forte tension sur les marchés de l’énergie à la suite de l’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Si aucune rupture majeure d’approvisionnement n’a encore été constatée, les risques liés au détroit d’Ormuz alimentent les inquiétudes en cas de prolongation du conflit.
Les frappes américaines et israéliennes menées en Iran ont marqué un tournant pour les marchés pétroliers. À l’ouverture des échanges lundi matin, le Brent a bondi de plus de 10%, une évolution principalement attribuée à la hausse de la prime de risque géopolitique plutôt qu’à des perturbations immédiates de l’offre.
Avant cette escalade, les marchés pétroliers évoluaient dans un contexte d’offre largement excédentaire. L’abondance de la production, notamment de la part des producteurs non membres de l’OPEP+, ainsi que la reconstitution rapide des stocks, maintenaient les prix sous pression, avec une moyenne de 68 dollars le baril en 2025. Le conflit réintroduit toutefois une forte incertitude quant à la sécurité des approvisionnements.
Le principal point de tension demeure le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20% du pétrole consommé dans le monde et près de 30% des flux maritimes de brut. Les capacités de contournement de cette voie stratégique restent limitées et insuffisantes pour absorber un choc majeur. Des perturbations durables pourraient ainsi propulser le Brent au-delà des trois chiffres, voire dépasser le pic de février 2022 (122 dollars le baril) et atteindre le record historique de 2008, à 147 dollars.
Même si l’Iran n’est pas le premier producteur régional, une perturbation de son offre pourrait avoir un effet immédiat sur les marchés. Le pays produit plus de 3 millions de barils par jour et en exporte près de 2 millions, principalement vers la Chine. Une interruption obligerait les acheteurs, notamment asiatiques, à se tourner vers des alternatives plus coûteuses, accentuant la pression haussière sur les prix.
Au-delà du risque de fermeture du détroit d’Ormuz, Coface évoque également la possibilité d’attaques visant des infrastructures pétrolières dans d’autres pays du Golfe. L’impact dépendrait alors de l’ampleur des dégâts et de la durée des perturbations, dans un contexte où les capacités de réserve de l’OPEP+ (estimées entre 4 et 5 millions de barils par jour) restent limitées et concentrées.
Les conséquences potentielles dépassent largement le seul marché pétrolier. Le détroit d’Ormuz joue également un rôle central dans le transport de gaz naturel liquéfié, d’engrais, de métaux industriels et de produits pétrochimiques. Plusieurs grandes compagnies maritimes ont déjà annoncé des suspensions ou des détournements de routes, notamment via le cap de Bonne-Espérance, ce qui allonge les délais de livraison de 9 à 14 jours et renchérit les coûts logistiques.
Cette désorganisation progressive des chaînes d’approvisionnement fait ainsi peser un risque croissant de pénuries et de tensions inflationnistes, en particulier pour les économies les plus dépendantes des importations énergétiques.
L’impôt pétrolier : un frein brutal à la consommation
Un pétrole cher n’est pas qu’une statistique boursière ; c’est un impôt direct sur la consommation mondiale. En amputant le pouvoir d’achat des ménages et en gonflant les coûts logistiques, le franchissement du cap des 100 dollars viendrait briser la dynamique de désinflation que les banques centrales ont eu tant de mal à initier. Chaque hausse de 15 dollars du baril, rappelle la Coface, ajoute mécaniquement 0,5 point d’inflation. C’est le risque d’un cercle vicieux où les prix repartent avant même que les salaires n’aient fini de s’ajuster.
Le dilemme cruel des banques centrales
Pour la Fed et la BCE, ce scénario est un cauchemar stratégique. Alors que le marché crie famine et réclame des baisses de taux pour oxygéner l’économie, une flambée énergétique les contraindrait à un “pivot inversé”. Au lieu d’assouplir, elles devraient durcir le ton — ou maintenir des taux élevés au risque d’étouffer la croissance — pour éviter que les anticipations inflationnistes ne s’enracinent. Nous ne serions plus dans une phase de normalisation, mais dans une lutte de survie contre la stagflation : ce mélange toxique de croissance atone et de hausse des prix.
Le risque de crédit : l’heure de vérité pour l’industrie
Enfin, l’alerte de la Coface est particulièrement criante pour le tissu industriel. Le transport, la chimie ou la métallurgie sont en première ligne. Pour ces secteurs, l’impossibilité de répercuter intégralement la hausse des coûts de l’énergie sur le client final se traduira inévitablement par une érosion des marges. Le risque de défaillance d’entreprises, resté contenu grâce aux soutiens publics passés, pourrait alors bondir.
En conclusion, la stabilité de notre économie reste suspendue aux vannes de l’OPEP+ et aux tensions géopolitiques. Plus que jamais, la résilience de la croissance mondiale est à la merci d’un choc d’offre que personne ne maîtrise vraiment. Le message est clair : la garde ne doit pas être baissée.
Selon la citation de Milton Friedman sur l’inflation ?
C’est l’augmentation de la masse monétaire qui est la cause unique de la hausse des prix : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production », …

